Le Bâtard de Kosigan : Arnaques, Crimes et Fantastique

Plus d’une heure de transport. Le matin et le soir. Cinq fois par semaine. Plus de dix heures au total. Autant vous dire que mon année 2018 a été profondément marquée par la lecture. Trajet automatisé, presque robotique, casque planté sur les oreilles et armé d’une playlist sélectionnée avec soin, j’ai arpenté les sièges et les couloirs du métro sans vraiment y être. Vous m’y avez peut-être croisé, mais je ne vous y ai pas vu. Ma capacité innée à me soustraire du réel, la musique à fond et mes choix de lecture aidant, je voyageais, ne vous déplaise, au côté du Bâtard de Kosigan


Heureux celui qui a fait un long voyage

Si depuis 2013 je m’étais toujours employé à suivre mon mantra de lecture — soufflé par l’ami Serpico, une nuit que j’étais à me morfondre dans quelque pub anglais du presque cœur de Londres –, qui s’exprimait en une alternance orgueilleuse (“un livre moderne, un grand classique, un truc de genre“), je dois reconnaître que je n’ai pas vraiment respecté cette alternance ces derniers mois. La faute au format même de la littérature de genre, et plus particulièrement de Fantasy, avec ses histoires fleuves étalées sur de nombreux tomes.

Pour moi, 2018 dans ce registre, ce fut une relecture de la mythique Horde du Contrevent d’Alain Damasio, toujours aussi savoureuse, des retrouvailles avec Jean-Philippe Jaworski au travers d’une immersion sensorielle en suivant les tribulations de Bellovèse dans Chasse Royale, le point final au cycle de L’Assassin Royal de Robin Hobb, ou encore la découverte de trois nouveaux univers.

Celui de Romain Delplancq dans un premier temps, grâce au Sang des Princes, surprenant. Celui de Steven Erikson, en ce moment même, avec son Livre des Martyrs (Malazean Book of the Fallen), dantesque dès l’ouverture. Ou celui de Fabien Cerutti, grâce à son Bâtard de Kosigan, bluffant dans son approche méta du genre. Si vous aimez la Fantasy, gardez donc un œil sur les colonnes du Grand Pop, car je pense revenir en temps et en heures sur ces œuvres, et sur bien d’autres — oui c’est vers toi Gagner la Guerre que je regarde. En attendant, j’enfile à nouveau mes écouteurs, et lance ma playlist dédiée. Ouverture sur la Sarabande de Haendel, puis enchaînements des titres de Basil Poledouris, Alan Silvestri ou Nino Rota, mâtinés d’autres OST en vrac : La Ligne Rouge, Lodoss, Watchmen… C’est notre ami le Bâtard qui aura la primeur de notre coup de projecteur.


Il a deux trous rouges au côté droit

Quatorzième siècle. Royaume de France. Tapis derrière un talus, à l’orée d’une forêt sans nom, le Capitaine Pierre Cordwain de Kosigan rumine, maussade, la triste banalité de sa journée. Une embuscade. Intercepter un courrier. Son escouade est rompue à l’exercice. Les vieux briscards et jeunes recrues qui composent Les Loups de Kosigan ne sont pas des enfants de cœur. Un bruit de galop sur la grand-route. Celui d’un carreau qui jaillit et d’une arbalète qui se détend brusquement. L’envol d’un oiseau dans les frondaisons. Le coursier poursuit sa course quelques pas, mais son cavalier gît à terre. Le Chevalier de Kosigan ne peut masquer sa mélancolie. Un elfe ; il en reste si peu…

Que !? Quoi ? Un elfe ? En France ? Mais qu’est-ce que… Attendez. Quoi ?

L’Ombre du Pouvoir, 2014.


Je rêvais d’un autre monde

Pour tout lecteur de Fantasy, la découverte d’un nouveau monde reste une étape essentielle. De ce monde découlent des histoires, des personnages et des règles. Les récits de Tolkien par exemple, existent surtout pour donner vie au monde qu’il a créé, Arda. Et ces récits répondent eux-mêmes à la motivation première de l’auteur, donner à ses langues, le Quenya, le Sindarin et les autres, un territoire et des habitants pour les employer. Depuis Frank Herbert et son Dune, depuis Robert E. Howard et son Conan, depuis Tolkien donc, et sa Terre du Milieu, la Fantasy est ancrée dans une série de codes où les auteurs aiment à se réfugier ou fuir de tout leur être.

La création de monde fait partie intégrale du cahier des charges de la Fantasy, avec ses réussites et ses nombreux ratés. On s’accorde aujourd’hui pour appeler ce genre la “High Fantasy“. Car le genre même de la Fantasy est divisé en une multitude de sous-genres, qui se répondent ou s’opposent les uns aux autres. De la Dark Fantasy à l’Heroic Fantasy, de l’Epic Fantasy à l’Urban Fantasy, c’est toute une variété de tonalités et de thématiques. Avec Le Bâtard de Kosigan, son auteur, Fabien Cerutti, professeur agrégé d’Histoire, conjugue l’Histoire avec un grand H avec des éléments fantastiques, et vous invite dans un univers beaucoup moins fantasmé, mais tout aussi exotique, en choisissant de rattacher son récit au genre — trop sous-exploité à mon goût — de la Fantasy Historique.


Et on démarre une autre Histoire

Vous l’aurez compris, la Fantasy Historique choisit une période de l’Histoire et y insère des éléments de merveilleux, créant une sorte d’univers syncrétique où se mêlent, dans le cas du cycle du Bâtard de Kosigan, le Royaume de France, la Couronne d’Angleterre, le Prince Noir, la famille des Valois et l’Inquisition, mais aussi les elfes de Champagne, les Korrigans de Cornouailles ou les trolls des Vosges. Les Croisades ont bien eu lieu, mais il y en a aussi eu contre les orcs et autres créatures magiques. Dit comme ça, je comprends que la recette puisse surprendre. Et pourtant… Et pourtant la subtilité de la plume faisant, Fabien Cerutti a su trouver, tel un alchimiste, le juste dosage entre les deux, inventant un monde tangible où le fantastique s’impose en sous-texte, remplissant les vides de l’Histoire.

Le Bâtard de Kosigan est une série de quatre tomes sortis entre 2014 et 2018. Je préfère vous prévenir tout de suite : je serai incapable de disserter sur la qualité intrinsèque d’un tome au regard d’un autre. Déjà car je ne suis pas auteur moi-même et puis parce que la découverte tardive de l’œuvre l’année dernière, couplée à sa lecture compulsive, ne me permettent de ne voir qu’un ensemble. Un exercice de critique donc, mais qui s’oppose à la grande majorité de ce que j’ai pu lire ici ou là, qui prend généralement la forme d’articles qui se complaisent au tome par tome. Quelle déception. Quel manque de recul. Quelle hâte dans le jugement, parfois à l’emporte-pièce. Et par conséquent, quelles inexactitudes…

Le Fou prend le Roi, 2015.


Tous ensemble, tous ensemble, ouais !

Prenons le cas d’une série télé. Prenons quelque chose qui parle à la plupart d’entre nous. Prenons Game of Thrones. Imaginez une critique du seul pilote de GoT. Non seulement il manque de nombreux personnages clés qui arrivent par la suite, mais l’intrigue, fatalement, se lance à peine. Une critique du pilote de GoT qui occulte le reste du récit nous ferait considérer Daenerys comme une victime et Ned Stark comme le héros de la saga. Mais pas une critique de la Saison 1 dans son ensemble. Considérer une saison entière permet de planter les bases puis de faire évoluer le tout ; d’en avoir une vision plus globale, et quelque part, plus juste. Faire une critique à l’unité, non seulement je m’y refuse, mais je n’en vois pas l’intérêt. À quoi sert de sortir une critique de série télé qui s’emploierait à égrainer un à un chaque épisode ? On appelle ça du remplissage, et les sites à clics vendant de l’espace publicitaire en font déjà leurs choux gras.

Il en va de même, selon moi, des cycles de fantasy. Au contraire d’un roman unique qui doit avoir tout dit en une fois, une œuvre de fantasy, découpée en plusieurs tomes, prend le temps de planter son décor et ses personnages. En suivant cette logique, le roman unique se rapprocherait d’un film, et un cycle de fantasy d’une série. Je vais donc vous parler de ce Bâtard comme d’un tout. Et si on suit cette démonstration en général, c’est encore plus vrai dans le cas présent, car c’est en tant qu’ensemble qu’il se distingue particulièrement. La première qualité de l’œuvre, sans rien retirer au reste, réside dans le brio de son final et sa dimension méta.

D’abord initié comme scénario additionnel au jeu vidéo Neverwinter Nights, puis envisagé sous forme de BD annoncée aux Éditions Soleil, ce sera finalement sous la forme d’une série de romans que Le Bâtard de Kosigan s’illustrera. Quatre volumes sortis à ce jour, auxquelles s’ajoutent quelques nouvelles, et l’annonce pour les années qui viennent, d’un nouveau cycle et d’un recueil de nouvelles.


Double Je

Les quatre tomes qui composent Le Bâtard de Kosigan, L’Ombre du Pouvoir paru en 2014, Le Fou prend le Roi en 2015 et le diptyque final Le Marteau des Sorcières en 2017 et Le Testament d’Involution en 2018, sont sortis aux éditions Mnémos et sont en cours de parution en poche chez Gallimard. Si les trois premiers tomes vous invitent à chaque fois vers une nouvelle aventure, le dernier volume revêt lui davantage le rôle de clé de voûte et vient se superposer à l’ensemble, réunissant en un final inattendu et mystérieux les sillons creusés par les trois premiers ouvrages, ainsi que les deux temporalités du récit.

Car oui, Le Bâtard de Kosigan narre les aventures dudit Bâtard dans un quatorzième siècle fantastique, mais alterne avec sagacité sur celles non moins romanesques d’un certain Michael Konnigan, héritier présumé du héros médiéval. Une double temporalité, et deux récits qui se répondent jusqu’à l’explosion finale, dans les sous-sols d’un Paris bien réel à l’aube du XXème siècle.

De beaux pavés qui se dévorent bien trop vite

Narrées à la première personne et peuplées d’elfes, de sorcières, de mages ou autres créatures magiques, les aventures fantastiques du Chevalier de Kosigan prennent la forme d’un journal. Vous êtes prévenus, l’auteur vous embarque dans le tête de son héros, roublard et cynique à la moralité discutable. Vous connaîtrez ses pensées, ses doutes, ses hésitations, mais aussi ses effets de style, tant il semble conscient de votre présence, s’amusant à vous surprendre, et à parfois ne pas vous donner toutes les clés. Le lecteur averti saura y voir les subterfuges de l’auteur, le vrai, pour mieux perdre son lecteur dans une intrigue aux multiples rebondissements. Mais quel plaisir que d’y croire, et de choisir de se laisser berner par l’astuce et l’entourloupe du Chevalier, qui use de ses coups en douces et de ses états d’âmes pour mieux vous séduire. Et quelle nécessité aussi, quant on sait à qui il a affaire.

En parallèle, les chapitres dédiés à Michael Konnigan, dans leur très réaliste fin de XIXème siècle peuvent de prime abord sembler mornes. Comme un quotidien gris derrière la richesse de ce Moyen-Âge fantastique. Délaissant le récit classique, Fabien Cerutti choisit pour différencier les deux temporalités de donner aux aventures de Michael la forme épistolaire. Et si le garçon, encore mal dégourdi malgré son passé sulfureux dans les bas-fonds parisiens de l’époque, peut de prime abord vous laisser sur le carreau, il ne faudra que quelques allers et retours dans le temps entre les deux époques pour que les deux arcs ne suscitent votre intérêt à part égale. D’une part parce que les parties vont naturellement s’équilibrer en durée et en puissance narrative, mais aussi car le fin mot de l’histoire se trouve naturellement au bout de la ligne d’arrivée.


Plus-que-Passé

Nous ne nous attarderons pas ici sur les détails des différents scénarios. S’ils vous intriguent, je vous donne rendez-vous dans vos meilleures librairies. Non, ici, j’aimerais plus vous parler de cette logique même d’écriture, en équilibre sur le fil de l’Histoire. Délaissons donc quelques temps Michael et ses missives, pour mieux nous blottir dans le giron du Chevalier.

Que ce soit en Champagne, où se disputent Français et Bourguignons pour gagner les faveurs du dernier territoire elfique tandis que la Perfide Albion vient assaisonner de ses prétentions l’issue d’un tournoi de chevalerie, ou bien dans le comté de Flandre, où notre héros se voit confier une mission par le sénéchal d’Angleterre pour déjouer un coup d’État contre le Roi de France, l’univers du Chevalier de Kosigan est bardé de créatures fantastiques et de pouvoirs magiques. Or, si ces ajouts sont invraisemblables pour nous, ils sont tout à fait naturels pour les différents protagonistes. Mieux encore, parmi les membres de l’escouade de Kosigan, Dùn est une Changesang, et peut par réfraction de la lumière prendre l’apparence d’un autre individu.

Mille fois, j’ai contemplé le feu que je croyais purificateur faire grésiller les chairs, noyant les appels à la pitié dans l’odeur âcre des fumées qui cherchaient le chemin du Ciel.”
Mémoires de Lucas Sinodeo, Inquisiteur, 1341. Tome 3.

Le Marteau des Sorcières, 2017.

La prouesse de Cerutti, c’est d’avoir si bien su se servir de ses connaissances historiques pour tisser une toile de fond crédible à son univers fantastique. Lors du dernier arc qui se déroule peu après les débuts de la Guerre de Cent Ans, aux abords de la ville de Cologne en Allemagne, le Chevalier de Kosigan se retrouve entre le marteau et l’enclume au cœur même de luttes de pouvoirs qui le dépassent en tous points, invitant Inquisition, luttes politiques, civilisations antiques et sorcières, héritières de la tradition du Petit Peuple. En positionnant sur l’échiquier de telles factions, l’auteur dispose d’une force évocatrice détonante pour tracer ses nouveaux jalons, celle d’une fresque qui mêle histoires et Histoire. Quand la légende devient mythe.

Que voulez-vous, par leur simple existence, par l’air qu’elles respirent et traversent avec grâce, par leurs yeux, leur esprit subtil, leurs courbes harmonieuses et leurs ruses malignes, les femmes disposent d’un pouvoir simple, inné et incommensurable sur la gent masculine. Ce pouvoir insondable, ces messieurs ont, de tout temps, instinctivement cherché à le contrôler, conquérant les dames comme des citadelles et les plaçant en position d’infériorité afin de ne pas ressentir en permanence la désagréable sensation de se voir dominés. Ils utilisent dans ce but leur seul atout véritable, la force brute. Ou la politique, ce qui revient, bon an, mal an, au même.”

Élisabeth Hardy, 1900. Tome 3.

Si depuis le début, le héros s’affranchit de toutes les situations grâce à une absence de code d’honneur, beaucoup de préparation, et une équipe soudée et complète, on découvre au fil des pages qu’il possède aussi une incroyable capacité de guérison, presque surnaturelle.

Ce talent dont il ignore l’origine, lui permet de se mettre en danger dans des duels perdus d’avance ou de sauver la mise à ses équipiers, déployant alors un charisme indécent. Ce respect pour ses Loups, son insolence maladive et son perpétuel coup d’avance en font un personnage attachant, faux anti-héros vraiment noble, malgré un rapport aux femmes qui ne plaira pas forcément à toutes et tous, à l’inverse de Michael au début du siècle dernier. Autres temps, autres mœurs.

Le Testament d’Involution, 2018.


Lettres à Élisabeth

Fin XIXe. Pour Michael, tout commence par une intrigante rumeur sur un aïeul présumé, chevalier oublié par les documents dont il dispose, malgré les assauts d’un notaire insistant. Cette filiation potentielle le conduit, d’aventure en aventure à travers l’Europe, à la lecture des écrits laissés quelques siècles auparavant par Kosigan. Une lecture qu’il juge des plus fantasques. Comme nous, il pense trouver là d’obscures élucubrations d’un auteur inconnu. Mais derrière les tribulations de cet ancêtre improbable, se tapit un complot séculaire. Une guerre secrète dans laquelle il va s’abandonner au fil des tomes, et tenter de retrouver le fil du passé, le vrai, et de comprendre pourquoi l’Histoire aurait été réécrite. À moins que tout cela ne soit qu’une arnaque ? Un complot pour lui voler son héritage ?

La revoir après toutes ses années me fit monter le chaud au visage comme un gamin, comme si la main invisible d’un rêve éveillé empoignait d’un seul coup mon cœur à travers le temps, et se mettait à le caresser avec entrain.”

Michael Konnigan, 1899. Tome 1.

On l’a vu, toute la partie qui se déroule à la veille de la Grande Guerre est écrite comme une série de lettres, soit adressées à Michael, soit écrite par Michael. Ce maillage, malgré sa forme très codifiée, permet l’apparition de nombreux personnages forts et essentiels au récit, comme cette chère Élisabeth Hardy, et on devine facilement Fabien Cerutti s’amuser à flirter avec le polar, le roman d’aventure, ésotérique ou d’espionnage, et le techno-thriller politique, convoquant tour à tour Agatha Christie, Sir Arthur Conan Doyle, Dan Brown, James Ellroy ou Tom Clancy pour la forme, sourire satisfait au coin des lèvres, avec la joie intérieure d’avoir su leur rendre, à eux ou à d’autres, un hommage certain ou un clin d’œil facétieux.


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Au travers de seulement quatre tomes, Fabien Cerutti livre un premier cycle des aventures du Bâtard de Kosigan ambitieux et maîtrisé. D’un moyen-âge fantastique aux guerres d’influence que se livrent des sociétés secrètes au début du siècle dernier, l’auteur vous invite aux voyages. Celui d’un capitaine au grand cœur, sauvage et romanesque, perdu dans les remous d’une Histoire oubliée empreinte de magie, véritable fuite en avant qui file vers un passé mythique à coups de rebondissements épiques. Et celui, émouvant, d’une histoire d’amour et d’aventure, dans les cercles mondains des grandes familles d’Europe, dans un imbroglio cocasse et savoureux où les faux-semblants tombent dans un dénouement incroyable, percutant le quatrième mur en une fractale qui ouvre sur une nouvelle vérité. Une autre réalité.

Le Blog de l’Auteur : Le Bâtard de Kosigan
Crédits Photos : Éditions Mnémos
Illustrations : Émile Denis

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