Death Note One Shot 2020 : le dernier keikaku

Note du traducteur : keikaku signifie “plan”.

Death Note revient ! Mais pas vraiment. La série créée par le duo Ōba Tsugumi et Obata Takeshi a marqué durablement les esprits au début des années 2000, devant rapidement culte. Il faut dire qu’elle a fait le choix de s’arrêter avant de perdre massivement en qualité, et est donc restée dans le cœur des lecteurs comme un immanquable de sa génération. Cependant, un nouveau chapitre est tout à coup apparu dans le magazine de prépublication Jump au Japon.

Baptisé sobrement Special One Shot, il revient dans l’univers de Death Note dix ans après les événements ayant fait s’affronter Kira et L. En 86 pages, les deux artistes développent l’intrigue d’un nouveau personnage, Minoru, et nous font revoir de nombreux visages connus. Le chapitre est même disponible gratuitement en ligne sur Manga Plus, et pourrait être signe d’un retour de la saga sur le devant de la scène. Pourtant, à la fin de la lecture, je ne peux que me demander s’il s’agit bien d’une bonne idée.

One Shot Two Shot…

Il faut savoir avant toute chose qu’il ne s’agit pas du seul ‘one shot’ qu’a connu Death Note. À l’occasion de la sortie du film L: Change the WorLd au Japon en 2008, le duo a également publié dans le Shonen Jump une courte histoire — surnommée One Shot Special, à ne pas confondre donc — mettant en scène un Near adolescent face à un présumé nouveau Kira, qu’il baptisera C-Kira pour ‘Cheap Kira’ — le Kira du pauvre en somme.

Le premier one shot Death Note de 2008

Ce nouvel antagoniste n’a en effet pas un plan très grandiose : il met simplement un terme à la vie des personnages âgées qui le demandent. Tout au long de la courte histoire, le focus est avant tout sur Near. Le jeune homme est tiraillé sur ce que ferait L à sa place, et sur la décision qu’il doit prendre face à cette nouvelle menace équipée d’un death note.

Plus qu’oubliable, le récit d’une quarantaine de page semblait vouloir dire quelque chose sur le poids de l’héritage et opposer à la notion de droit à la vie celui de droit à la mort… mais tout reste en substance, rien n’accroche vraiment. Les ficelles et ressorts utilisés n’auraient rien contre réintégrer le sofa dézingué au bord de la route dont elles sont très clairement extraites, et l’instinct collectif a plutôt été d’oublier cette histoire bateau qui n’apporte rien, et n’amène à rien non plus d’ailleurs.

Pas plus haut que trois pommes

S’en vient donc ce nouveau one shot pour 2020, sorti sans véritable excuse commerciale. Death Note est sorti pour la première fois au Japon en décembre 2003, et sa première diffusion en animé date d’octobre 2006. Il n’existe pas vraiment d’actualité pour la licence, qui continue de jouir de son aura culte sans trop faire de vagues, respectée comme elle se doit de l’être pour avoir été l’un des — si ce n’est le — plus grands succès de sa génération. Et pourtant, un nouveau chapitre apparaît.

Death Note, c’est avant tout des rencontres

On retrouve le dieu de la mort Ryuuk dix ans après la mort de Kira, qui se dit que quand même, les pommes, c’était vachement bon. Alors pourquoi pas recommencer ? Il trouve un candidat potentiel avec Minoru, un jeune étudiant qui obtient depuis trois ans un score de QI parfait à ses tests scolaires… mais pas sur ses contrôles, restant donc un collégien moyen. Le dieu de la mort lui offre la possibilité d’utiliser le death note comme il le souhaite, mais Minoru fait un choix étrange : il lui demande de repartir et revenir deux ans plus tard, après qu’il ait conçu son plan.

Les temps ont bien changé depuis la lutte acharnée entre Kira et L. Qu’il s’agisse de la surveillance très active dans le pays aussi bien dans les rues que sur internet, ou le simple fait que l’existence des death notes est désormais connue des autorités, ce nouveau Kira va devoir ruser toujours plus pour arriver à ses fins.

Sur le papier

Ça donne envie, n’est-ce pas ? Eh bien… après lecture, le constat est mitigé. L’impression laissée par le premier one shot de Death Note est confirmée à la lecture : la série est devenue l’occasion pour le scénariste Ōba Tsugumi de distiller çà et là quelques avis politiques sans trop les approfondir. Le génie original de Death Note résidait dans un duel d’intelligence entre deux esprits absolument brillants, mais aussi dans le commentaire qu’il faisait en opposant deux formes de justice. On pouvait être parfois tenté de comprendre le but de Kira, le “méchant”, tout autant qu’être rebuté par les méthodes de L, le “gentil”, et donc forcé en tant que lecteur à ne pas s’arrêter au manichéen habituel des shonen pour réfléchir vraiment.

Ici, le tout manque quelque peu d’une direction, d’un commentaire. La spécificité de Minoru résidera finalement dans son choix de ne pas utiliser le death note véritablement, mais le revendre pour s’enrichir. La conjoncture politique actuelle, désignée alors que le président américain Donald Trump et le premier ministre japonais Abe Shinzō apparaissent dans l’intrigue, n’est qu’un prétexte en surface pour tirer une langue et lever un doigt, avec une certaine puérilité.

Donarudu Turumpu

Comprenez-moi bien : j’adore qu’on tartine un peu plus monsieur Orange, mais j’attends en qualité de tacle de la part du créateur de Death Note un peu plus qu’un tweet bien trouvé. Et ce n’est pas le cas ici, bien au contraire. L’apparition des personnages bien connus de la licence en est la preuve, puisque ces derniers ne servent à rien et admettent presque ne pas être dignes de l’enquête : au moins gardent-ils leur cohérence.

Le pire dans tout cela aura finalement été pour moi le twist final. L’auteur y est obligé de modifier ses règles in extremis pour ne pas laisser son protagoniste être plus puissant que le scénario lui-même, comme un aveu d’échec à l’écriture. Si la morale pouvait être qu’on ne peut tout simplement pas tromper la mort, rien ne colle vraiment. Death Note est un récit qui ne tient que par des règles bien établies et comment les protagonistes arrivent à les contourner ou en jouer : sans aucune once de jugement moral, comme Death Note le faisait si bien autrefois, Minoru l’emporte par pure intelligence. Sa mort nous sort de l’intrigue car elle apparaît noir sur blanc comme décidée par l’auteur, sans justification scénaristique assez ancrée pour être a minima discutable.

Touche à ton culte

Évidemment, les dessins d’Obata Takeshi sont toujours aussi sublimes, et lire ce chapitre spécial vaut la peine simplement pour les voir. Cependant, à la fin de toute chose, ne reste qu’une seule impression : qu’est devenu le duo le plus prometteur des années 2000 ? Après Death Note, ces derniers se sont concentrés sur Bakuman, un manga qui retrace les pas de deux amis cherchant à devenir mangakas. Plus qu’une histoire, il s’agit d’un compte-rendu de l’industrie du manga au Japon ; son point le plus intéressant d’ailleurs tant — encore une fois — les personnages féminins et les intrigues romantiques écrites par Ōba Tsugumi manquent vraiment de consistance.

Suite de quoi, le duo s’est mis à la tâche sur Platinum End, que beaucoup voyaient comme “le nouveau Death Note“. Il faut dire que l’intrigue est assez similaire, bien que retournée sur elle-même : un ange empêche le suicide d’un jeune homme et le pousse à participer à une lutte entre 13 personnes pour devenir le prochain Dieu, à l’aide de trois pouvoirs — une flèche blanche meurtrière, une flèche rouge faisant tomber amoureux les personnes touchées, et des ailes — ayant chacun des règles bien précises.

Platinum End, ou Death Note chez les anges

Death Note, mais chez les gentils, où l’amour guide avant tout les actions du protagoniste. Le manga (en cours de publication) souffre de biens des défauts, mais c’est encore une fois surtout dans ses relations inter-personnages que l’intrigue n’arrive pas à convertir. À croire que pour soutenir ses (souvent) brillantes idées, Ōba Tsugumi a besoin de héros antipathiques qu’il semble refuser de créer dans l’ère post-Death Note.

J’apprécie que le scénariste cherche à s’améliorer sur un point qui lui fait défaut, et trouve ça au contraire très sain : cela m’apparaît presque relatif à une quête de rédemption d’un troll d’internet moyen. Sans dire que c’est là la personnalité de l’auteur bien sûr : simplement un parallèle amusant.

Mais avec ce one shot, le duo me semble avoir seulement souligné à quel point il n’était plus en phase avec les espoirs qu’il incarnait il y a plus de dix ans maintenant. L’auteur et le dessinateur n’ont pas besoin de revenir à Death Note pour retrouver leur génie, certainement pas en créant un one shot inoffensif quand on attend d’eux le brio. Death Note a besoin de rester l’œuvre culte qu’elle est.

Avant toute chose, comme tous bons héros de shonen, eux doivent aller de l’avant et ne jamais regarder en arrière. J’espère donc que ce one shot ne fait pas partie d’un plan pour revenir à la série : ils ont besoin d’évoluer avant ça. Au moins ne vient-il pas gâcher le véritable génie du Death Note original, que je ne tarderai pas à vous exposer en détails sur Le Grand Pop.


Crédit image de une : DinocoZero

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