Born to be on air ! : la plume est l’épée

En parlant de manga, la grande majorité des personnes pensera automatiquement aux séries shonen comme Boku no Hero Academia, Naruto ou encore Dragon Ball Z. Une petite partie partira sur d’autres terrains du genre seinen comme Hokuto no Ken ou encore Berserk, et percevront ainsi des œuvres plus violentes et adultes. Le point commun de tout cela ? L’action et l’aventure. Pourtant, résumer le manga ainsi serait complètement se fourvoyer. C’est l’une des raisons qui me motive à vous présenter Born to be on air !

Un maître du seinen : Samura Hiroaki

Pour cela, parlons tout d’abord de son mangaka : Samura Hiroaki. L’homme né en 1970 fait partie de cette génération de mangakas biberonnée au cultissime Akira, qui aura provoqué en lui une totale vocation dès son plus jeune âge. Bien qu’étudiant en arts classiques, il n’a jamais été attiré par la peinture et s’est toujours tourné vers le dessin et le noir et blanc. De son propre aveu, il aura d’ailleurs payé quelqu’un pour faire ses peintures à sa place lors de ses jeunes années, avant d’abandonner très rapidement son cursus.

Pour cause : le monsieur a été rapidement débusqué par Afternoon pour sa première œuvre… L’Habitant de l’Infini. Je mets de l’emphase pour respecter l’aspect culte du manga juste cité, mais ne l’ai pour le moment jamais lu. J’en retiens toutefois la volonté de l’auteur : alors que les héros immortels — ou presque — devenaient de plus en plus populaires dans la culture japonaise, il a entrepris de créer une œuvre dont le héros l’est… mais en souffre. Physiquement et mentalement. Voilà un décalage déjà plaisant montrant certaines qualités de l’artiste sur lesquelles nous reviendrons.

L’Habitant de l’Infini dans toute sa splendeur

19 ans de L’Habitant de l’Infini, dont l’édition française comporte 30 volumes publiés chez Casterman, n’ont pas arrêté le créateur qui a développé plusieurs autres projets seinen à l’univers noir et gore dont récemment Die Wergelder, en cours de publication dans le magazine Nemesis, qui narre la vengeance d’une femme dans un milieu d’assassinats et de mafias. À côté de cela est aussi en cours de publication dans le magazine Manga Erotics F Harukaze no Snegurochka qui raconte la vie d’une femme en chaise roulante et son serviteur cherchant à aider un membre du Parti Socialiste à s’échapper de l’Union Soviétique des années 1920.

Vous l’aurez compris, le monsieur verse dans l’hémoglobine et les sujets sensibles, et est respecté depuis bien des années pour cela. Pour l’anecdote, il compte comme l’un de ses plus grands fans Kishimoto Masashi, créateur de la série Naruto.

À la recherche du nouveau chômeur

Vous comprendrez alors pourquoi il fut plus qu’étonnant de voir Samura Hiroaki partir sur un nouveau projet nommé Nami yo kiite kure, que l’on pourrait gauchement traduire par « Ondes, écoutez-moi » et qui a pris le titre Born to be on air ! pour son édition française. Ici, l’artiste troque ses habituelles armes blanches et effusions de sang pour une série traitant… de la vie de Koda Minare, presque trentenaire paumée travaillant comme serveuse dans un restaurant de curry.

Loin d’avoir la langue dans sa poche, la jeune femme s’épanche un soir de biture sur sa dernière relation amoureuse foireuse à l’épaule d’un homme d’âge mur pour lequel elle n’épargne pas la moindre tirade vindicative sur les hommes. Ce dernier était en fait un producteur de radio locale qui l’a enregistré et a diffusé son monologue en pleine heure d’écoute. Voyant un talent brut, il cherchera à faire d’elle la nouvelle star d’une émission attitrée… sans rien lui épargner pour autant.

Toujours dans le détail

Si de prime abord ce court descriptif pourrait faire penser à une banale série “créons une nouvelle star” façon School Idol ou Idolmaster, c’est oublier qu’est aux commandes Samura Hiroaki. Oubliez le strass et les paillettes, la violence que le maître insuffle d’ordinaire à ses combats est ici remplacée par la violence de la vie, la vraie, à chier. Celle qui vous fait travailler dur pour payer votre loyer chaque mois, manger et sortir vous détendre avant de dormir pour retourner travailler. Le mangaka ne cherche pas à enjoliver la réalité, mais plutôt à la décrire telle qu’elle est pour un média qui de nos jours n’est plus en grande forme. Born to be on air ! est loin de l’ignorer.

La radio n’est cependant pas un personnage à part-entière ni même la thématique du livre : c’est avant tout un contexte. Ce qui ne veut pas dire que Samura Hiroaki a fait les choses à moitié, puisqu’un gros travail de documentation permet à Born to be on air ! d’être aussi proche du réel que possible. Les machines décrites sont bien celles utilisées par le milieu de la radio (du moins locale), et les rebondissements professionnels que vivront les personnages sont bien ancrés dans le réel de cet univers très particulier ; si vous avez déjà travaillé comme pigiste pour un média quelconque, qu’importe votre spécialité, vous tracerez parallèles sur parallèles. Les autres se rappelleront à leurs propres expériences professionnelles chaotiques.

L’enfer, c’est les autres

Born to be on air ! n’est pas un manga dédié à l’univers de la radio, quand bien même on en apprend beaucoup sur celui-ci. Il est avant tout un manga sur Koda Minare, dont on suit presque exclusivement la perspective tout au long des volumes. Sa personnalité explosive fait tout le sel de l’histoire, qui va verser dans les crises sentimentales tout autant que les crises de confiance en soi, enrobé d’un humour acerbe et adulte allant du ridicule au grinçant. Les autres personnages que l’on aborde sont toujours sous le prisme du personnage principal, et donc de ce qu’elle est à même d’observer de leurs vies et ce qu’elle en tire pour la sienne.

Le ton sarcastique est toujours juste

Sa grande gueule n’est pas la seule chose qu’a Minare, fort heureusement. Elle est aussi une personne inventive et cultivée, ce qui se traduit par tout autant d’images et d’informations pour nous lecteurs. Sont convoqués dans son émission de radio autant le thriller que la science-fiction, nous portant comme une nouvelle placée au milieu d’un roman au cours de laquelle l’imaginaire du personnage est totalement libre. Un rythme s’impose de lui-même : vivre les vicissitudes de la vie quotidienne de la jeune femme, avant de la voir exploser au micro de la radio en se protégeant par son imaginaire débordant.

Les traits tirés

La vraie vie, aussi impitoyable qu’elle puisse être, un personnage principal subtil et profond, un univers mêlant décors typiquement japonais et la bureaucratie de l’univers de la radio… Autant d’éléments qui donnent l’occasion à la plume de Samura Hiroaki les moyens de s’exprimer. Son dessin toujours très précis et technique, fourmillant de détails et de texture, se met ici aux services de l’expression d’une violence différente : celle des sentiments. Chaque planche, même un simple dialogue, regorge de détails subtils pour vous faire comprendre l’état émotionnel du personnage qui s’exprime, faisant qu’une simple case peut être observée de longues minutes pour y trouver toujours un nouvel élément. Sa maîtrise des mouvements et des corps, qui évitent l’exagération des mangas populaires, rend le tout toujours plus sublime.

L’ambiance est posée

Réel, mais fantastique

Les élucubrations de Koda Minare à la radio sont également autant d’occasions pour l’auteur de varier les genres et les styles. Évidemment connu pour ses œuvres seinen, le mangaka est capable de retranscrire des univers extrêmement sombres et se fait un malin plaisir de nous dessiner toutes les histoires que le personnage invente au fil de son émission. Le meilleur est que l’on sent l’effervescence créative de Hiroaki sur chacune des planches qu’il invente : Born to be on air ! semble ainsi être son terrain de jeu favori, où aucune limite n’existe réellement.

La précision de l’auteur se ressent évidemment dans les décors qui, qu’importe la taille des cases, sont toujours très travaillés et permettent de bien appréhender l’univers dans lequel évoluent les personnages. Mais on notera surtout sa maîtrise de la narration des mangas par ses choix, minutieusement calculés, de ne pas fournir de décors à certaines cases pour renforcer l’impact des sentiments vécus par les personnages. À la lecture, il apparaît que rien n’est jamais fait au hasard et tout est à décortiquer.

Si la trentaine vous effraie, si le monde vous paraît bien trop brutal et si votre cynisme atteint les cieux immenses, je ne peux que vous conseiller de lire Born to be on air ! disponible chez Pika Edition. Le monde ne changera pas, mais vous vous y sentirez moins seuls et aurez en votre possession une œuvre sublime.

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