20th Century Boys : jeux d’enfants, espoirs d’adultes et rêve pop

Le XXIe siècle. Je ne pense pas me tromper en avançant qu’il est désormais celui qu’ont le plus connu la grande majorité des habitués de ces colonnes. Pour certains, il est même le seul qu’ils n’ont jamais connu. Quel dommage pour eux, ils ne pourront jamais revivre cette période de folie douce teintée de complète paranoïa que fut le passage à l’an 2000. Si l’on sait aujourd’hui depuis longtemps que cette histoire de bug n’était qu’un prétexte de plus pour des vendeurs de logiciels véreux de se remplir les poches en exploitant les peurs primaires des petites gens (heureusement que de telles pratiques ont disparu depuis), il faut bien comprendre qu’il était difficile de parler ou d’entendre parler d’autre chose à l’époque.

Un véritable marqueur de son temps, tout comme le fut un autre événement bien plus concret qui allait se produire pile un an plus tard : la fin calendaire officielle du XXe siècle et donc cette fameuse entrée dans le XXIe siècle, synonyme de bond en avant dans un futur de tous les possibles. Car oui, quitte à faire un peu de numérologie primaire, c’est toujours l’an 1 qui marque le début d’une période donnée, tout simplement parce qu’il n’y a pas d'”an zéro”. De la même façon, la nouvelle décennie en cours n’a démarré que le 1er janvier 2021, contrairement à ce que vous ont fait croire les innombrables tops et autres bilans des années 2010 publiés fin 2019.

Pourquoi ce préambule un brin condescendant ? Parce que c’est bel et bien le 30 janvier 2000, au crépuscule du XXe siècle donc, qu’est parue l’une des pièces maîtresses du manga et de la littérature contemporaine au sens large, dessinée et co-scénarisée par l’un des auteurs les plus importants de notre temps. Une œuvre au titre évocateur qui reprend exactement les thématiques soulevées plus haut tout en en brassant quantité d’autres : 20th Century Boys de Naoki Urasawa.

Monstres sacrés

Tout commence sur un riff. Un riff diffusé dans un endroit hautement improbable : un collège. Un riff dont on ne peut que deviner le bon gros son bien lourd qui crachote dans les haut-parleurs des couloirs et des salles de classe. Ce riff, c’est celui de 20th Century Boy. L’un des morceaux les plus iconiques de Marc Bolan alias T.Rex, chantre du glam rock au début des années 70 et grand copain d’un certain David Bowie. Sur le papier noir et blanc, le petit plaisantin qui prend un pied monstrueux à réveiller tout son bahut, yeux fermés et balai en main, répond au nom de Kenji Endô. Un collégien pas tout à fait comme les autres qui ne sait pas encore que ses jeux d’enfants a priori sans conséquences d’il y a quatre ans pousseront l’humanité au bord du chaos à l’aube du XXIe siècle… et au-delà.

Disons-le tout de suite, Kenji renferme en lui une large part de son auteur, Naoki Urasawa. Né en 1960, le jeune Naoki est un enfant solitaire, introverti, qui devient vite la tête de turc de son école primaire, où il débarque à seulement cinq ans après avoir fait l’impasse sur la maternelle. Fortement marqué par la séparation de ses parents (qui se remettront ensemble plus tard), il s’invente un ami imaginaire, espion dans une base américaine et se réfugie dans le dessin, passant une bonne partie de son temps à recopier les dessins d’Osamu Tezuka.

Ex-fan des 70’s

20th Century Boys - Osamu Tezuka

On s’amuse Tezuka ?

Comme beaucoup d’enfants de cette époque au Japon, renforcé qui plus est par le côté monomaniaque qui deviendra sa marque de fabrique, Naoki Urasawa prend de plein fouet les mangas du grand maître, unanimement reconnu aujourd’hui comme l’un des pères du manga moderne, dont l’œuvre pléthorique a et continue d’influencer nombre d’artistes. Astro Boy bien sûr, mais aussi Le Roi Léo et Phénix, l’oiseau de feu, ce dernier étant considéré par Urasawa comme un chef d’œuvre absolu quasi indépassable vers lequel il n’a de cesse de tendre.

En parallèle, cette période au pays du soleil levant est aussi celle d’un large accès à la culture anglo-saxone. Que ce soit dans les journaux, à la radio ou via cet organe de communication naissant qu’est la télévision, se ressentent encore les restes de l’occupation américaine post-Seconde Guerre Mondiale. Au carrefour des années 70, Urasawa découvre ainsi Bob Dylan, les Stones et donc T.Rex et reçoit sa première guitare en 1973, année de sortie de… 20th Century Boy. Le point de départ du récit qui nous intéresse, la première boucle est bouclée.

Je suis une bande de jeunes

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Get it on / Bang a g… ah non c’est pas celle-là

Un récit tentaculaire en forme de thriller riche en péripéties, zones d’ombres, rebondissements et cliffhangers, à cheval sur plusieurs époques, qui se veut la synthèse de ses précédentes productions. Comme dans Monster, sans nul doute son œuvre la plus connue, à laquelle il est simultanément en train d’apposer la touche finale, Urasawa multiplie les points de vue et donne une importance croissante à certains personnages qui n’étaient jusque-là que secondaires. Comme dans Happy!, une jeune lycéenne se dresse seule face à la pègre, bluffant tout son monde par sa force de caractère. Comme dans Yawara!, certains personnages naturellement doués dans un domaine ou une discipline spécifiques se retrouvent obligés de poursuivre dans une direction qui semble s’imposer à eux.

D’entrée de jeu pourtant, 20th Century Boys peut faire penser à un shônen tout ce qu’il y a de plus classique, avec sa bande de gamins tous dotés de personnalités bien distinctes, comme on en a déjà vu des tas. Autour de Kenji, leader intrépide sûr de lui mais pas très fort en bagarre, on fait d’abord la connaissance d’Otcho, aussi cérébral et posé que son meilleur pote est fonceur ; Yoshitsune, le froussard chétif ; Maruo, le “petit gros” de la bande, ainsi que Yukiji, seule fille mais aussi seule à savoir véritablement se battre (elle fondera plus tard dans l’histoire son propre dojo de judo), notamment lorsqu’il s’agit de mettre en échec les deux jumeaux tyranniques Yanbo et Mabo.

Jeux interdits

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Le début d’une longue aventure

Sauf que 20th Century Boys joue sur plusieurs tableaux, promenant le lecteur d’une temporalité à une autre. D’un côté, du moins lors des premiers volumes, les étés 1969, 70 et 71, théâtre des jeux préadolescents de Kenji & Cie. De l’autre, la fin des années 90, où l’on retrouve un Kenji autour de la trentaine, travaillant avec sa mère dans le konbini (une supérette à la japonaise) légué par son père, tout en s’occupant de Kanna, le tout jeune bébé laissé par sa sœur Kiriko, dont il est sans nouvelle.

Deux époques réunies par une tragédie : le suicide de Donkey, ancien camarade de Kenji. Forcé de se replonger dans son enfance, cet éternel loser au cœur tendre ne tarde pas à découvrir d’étranges liens avec une inquiétante secte dirigée par un mystérieux individu dénommée Ami (“Tomodachi” en V.O.). Plus étonnant encore, d’improbables événements se produisent aux quatre coins du pays, puis de la planète, en rapport avec le “Cahier de Prédictions”, une histoire de science-fiction inventée par Kenji et les autres au cœur de leur “base secrète” presque vingt ans plus tôt.

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Vous trouvez ça compliqué ? Dites-vous que ce n’est que le début…

Qui est Ami ? Quel est son réseau ? Quels sont ses liens avec les membres de la bande à Kenji ? Comment et pourquoi compte-t-il mener à bien son plan diabolique ? L’humanité sera-t-elle éradiquée le 31 décembre 2000, dernier jour du XXe siècle ? Autant de questions et bien plus encore qui ne seront résolues qu’au bout de 22 volumes peuplés d’une bonne centaine de personnages, nous emmenant visiter le Japon bien sûr mais aussi la Thaïlande, l’Australie, le Midwest américain ou encore le Vatican. Une histoire à tiroirs qui se poursuit bien après l’an 2000, où chaque réponse apporte à chaque fois toujours plus d’interrogations.

Ce fut un siècle formidable

On pourrait dire que le gros point fort d’Urasawa réside dans sa capacité à maintenir un haut niveau de suspense à travers chaque tome, chaque chapitre, presque chaque page… si le monsieur n’était pas par ailleurs bourré d’autres talents. Il faut dire qu’il sait s’inspirer des tout meilleurs, quel que soit leur domaine de prédilection. Difficile de ne pas penser au Ça de Stephen King lorsque l’on suit à travers le temps les aventures de ce groupe d’amis qui finissent par sortir de leur apparent statut de monsieur et madame tout-le-monde pour s’ériger en sauveurs de la Terre. Quant au cadrage de ses cases et au découpage de ses planches, Urasawa dira s’être énormément inspiré tout au long de sa carrière de nul autre qu’Alfred Hitchock. Pourquoi viser la lune quand on peut regarder vers les étoiles ?

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Tout le monde il est beau

Une recherche de la perfection qui s’accompagne d’un stakhanovisme pur et dur. Capable de mener plusieurs projets de front là où la plupart des mangakas parviennent à peine à en boucler un, Urasawa délègue pas ou peu, ne confiant à ses assistants que les miettes, soit uniquement des objets fixes ou des éléments d’arrière-plan. Un acharné du boulot doublé d’un perfectionniste qui pouvait envoyer jusqu’à 130 pages par mois. Une productivité folle qui n’entache en rien son style de dessin, reconnaissable entre mille car reposant en grande partie sur les visages.

Cela peut paraître étrange dit comme cela, mais chez Urasawa, les Japonais ressemblent à des Japonais. Ou en tout cas davantage que chez ces homologues, dont le coup de crayon peut sembler passe-partout en comparaison. Dans 20th Century Boy, avec une galerie de personnages aussi étoffée, évoluant pour certains sur plusieurs décennies différentes, on sent que l’ami Naoki prend un plaisir dingue. Contrairement à ses pairs, il n’hésite d’ailleurs pas à croquer des persos “moches”. Des SDF regroupés dans une station de métro désaffectée au transsexuel barbu en passant par la petite vieille fripée ou la tête de victime aux yeux tombants : chez Urasawa, impossible de confondre un personnage avec un autre !

Quelques malentendus seulement

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Les éditions japonaises dans toute leur splendeur

Au-delà même de toutes considérations techniques ou stylistiques, ce que l’on retient avant tout de 20th Century Boys, c’est l’universalité de son message et de ses thématiques. Qui que soient les adultes que nous sommes devenus (ou que nous sommes en train de devenir), nous avons tous été enfants, avec des rêves et des idées plein les têtes, des aspirations, des passions, mêmes éphémères. Pour le meilleur et pour le pire, Urasawa (ainsi que son co-scénariste et régulier partner in crime Takashi Nagasaki) nous montre que, tant qu’on leur attache de l’importance, ces projets peuvent continuer à vivre à travers nous. On n’arrête pas de rêver lorsque l’on devient vieux, mais on devient vieux lorsque l’on arrête de rêver.

En résulte un caractère particulièrement jusqu’au-boutiste de l’œuvre. Comme énoncé plus haut et sans trop en dévoiler, le cours du récit ne s’arrête pas au 31 décembre 2000. Ici, pas d’histoire de gentils et de méchants et de foule en délire qui se lève comme un seul homme devant des décors de cartes postales du monde entier pour célébrer la défaite ou la victoire du grand robot géant. Si Ami reste l’antagoniste principal du début à la fin, dans 20th comme dans le reste des œuvres d’Urasawa, le manichéisme n’a pas prise. Chaque personnage avec un minimum d’épaisseur, même le plus parfait des salauds, a le droit à au moins un chapitre pour approfondir ses motivations. Pas nécessairement pour les justifier auprès du lecteur, mais pour les lui expliquer.

Acclamez l’homme nouveau

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La série a eu le droit à une adaptation live avec une trilogie sortie entre 2008 et 2009.

Tout maître du thriller qu’il est, Naoki-sensei pense ses histoires en termes de comédie. Une Comédie Humaine où chacun a sa place. Non pas qu’elle soit déterminée, mais qui lui incombe d’occuper à force de persévérance et d’abnégation. Les personnages de 20th Century Boys ne lâchent jamais rien. Ce sont des besogneux qui ont choisi de se battre pour une cause qui les dépasse. Le tout sans jamais perdre des yeux la valeur d’une vie humaine, quelle qu’elle soit. Là où la plupart des shônen incluent à un moment ou un autre une dimension sacrificielle, thème récurrent qui résonne comme nul autre au sein de la culture japonaise depuis des siècles, la notion maîtresse chez Kenji qui sera ensuite repris par ses fidèles n’est autre que : “restez en vie”.

Parce que le combat continue, parce que l’ennemi peut prendre de multiples formes, qu’il ne reculera devant rien pour arriver à ses fins, qu’il est peut-être même déjà là sans qu’on le sache. À travers 20th Century Boys, Urasawa parle aussi d’embrigadement des masses, de l’improbable montée en puissance d’un gourou qui n’a pourtant jamais eu d’autre préoccupation que son propre plan. Pour convaincre le monde entier de sa bienveillance, rien n’est plus efficace que de faire de sa vérité et de sa réalité celle des autres. Mensonges, propagande, réécriture de l’histoire, camps de redressements, culte de la personnalité, appropriation de symboles… : si vous pensez que tous les éléments constitutifs d’une dictature sont en place, c’est que c’en est bien une.

Il y a des chances pour qu’on nous expédie au ciel

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L’ombre des Kaijus n’est jamais bien loin

Malgré ce sous-texte pesant et plus que jamais d’actualité, Urasawa n’oublie pas l’ingrédient essentiel sans lequel la recette ne prendrait pas : l’émotion. À suivre ces personnages tout au long de leur vie, on se sent liés à eux, à leur destin, à leurs actions. Ils nous surprennent, ils nous déçoivent, ils nous agacent ou ils nous font pitié. Notre moteur empathique tourne à plein régime et ce d’autant plus lors de toutes ces scènes de réalité virtuelle, où les héros replongent physiquement en tant qu’adulte dans leur passé. 20th Century Boys convoque alors un autre maître de la littérature japonaise, Jirō Taniguchi, et son Quartier Lointain teinté de nostalgie douce-amère et de mélancholie.

Bien sûr, d’autres références abondent, beaucoup plus explicites et en même temps beaucoup plus obscures pour le public occidental néophyte, en dehors des deux collectionneurs du fond aux étagères remplis de mangas des années 60. Un peu comme le fait un Quentin Tarantino au cinéma, elles contribuent surtout à ancrer le récit dans notre réalité, pour en faire des purs produits de culture populaire, alimentés par les œuvres fondatrices du passé avant d’alimenter celles du futur. 20th Century Boys, c’est la victoire des geeks, de tous ceux qui ont espéré un jour où l’autre que leurs histoires préférées prennent vie et qu’ils en deviennent les acteurs principaux. Comme Naoki Urasawa, nous on continue d’y croire.

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