Dans le Donjon tout est bon

Ce titre, c’est l’accroche dont se servaient les éditions Delcourt pour faire la promo de la série dans le courant des années 2000. Et je vous le confirme, le Donjon, c’est bon, lisez-en. Avant toute chose, je dois vous prévenir, je n’ai pas une fois encore envie de passer quinze paragraphes pour mettre mes propos en perspective comme avec Kosigan. Au pays des dessins inanimés mais tellement vivants, au texte efficace et fulgurant, les mangas ont leurs esthètes, de Tezuka à Otomo ou d‘Inoué à Samura — dont Otax’ parlait quelques semaines plus tôt —, les comics ont leurs Claremont, leur Jack Kirby, leur Alan Moore, leur Mignola, leur Stan Lee ou leur Robert Crumb, mais la BD franco-belge reste trop souvent cataloguée aux chefs d’œuvres de nos parents. Derrière les références de la génération baby boom, Astérix et ses comparses partagent depuis plusieurs décennies l’affiche avec de nouveaux auteurs. Après Moebius, Bilal, Bourgeon, Christin, Van Hamme ou Pratt, c’est toute une génération qui s’est retrouvée, bercée de toutes ces influences et de bien d’autres. Et si je vous disais que ce Nouvel Hollywood là s’était réuni autour d’une aventure commune où le plus terre à terre côtoie sans distinction le plus profond ? Poussons ensemble la porte du Donjon…

“Quatre tours noires dont la plus haute est visible à dix jours de marche…”


Un Donjon de Trop

Avant tout, clarifions les choses. On ne va pas parler ici du Donjon de Naheulbeuk, vague resucée des Deux Minutes du Peuple mâtinée d’heroic fantasy bon marché. Non, cette farce radiophonique des débuts du net, devenue BD dispensable dans le courant des années 2000 ne saurait en rien être comparée à Donjon — tout court –, œuvre collégiale et pléthorique qui s’étale sur plusieurs temporalités bien distinctes et une bonne quarantaine de tomes. Donjon, c’est une histoire riche et complexe parue entre 1998 et 2014, signée d’abord par Lewis Trondheim et Joann Sfar, grands architextes, mais aussi par une kyrielle de conteurs comme leurs copains Blain, Larcenet, Blutch, Boulet, Keramidas, Yoann, Killofer, Bézian, Andreas, Blanquet, Kerascoët, Obion, Mazan, Menu, Nine, Gaultier, Alfred, Vermot-Desroches ou Stanislas, et colorisée essentiellement par Walter. Excusez du peu, mais la table est bien garnie.

Ne pas confondre Donjon donc avec Le Donjon de Naheulbeuk


Donjon & Jargon

Les histoires de la saga Donjon se déroulent sur une terre appelée Terra Amata. Ce monde fantastique — qui se rattache grosso-modo à de l’heroic fantasy — abrite ses monstres, sa géographie, ses civilisations, ses lois et sa propre mythologie. Ses personnages sont tous des animaux anthropomorphiques, mais chaque espèce a son propre pays et sa propre culture. Bien évidemment, les guerres et les alliances sont monnaie courante. Parmi les exemples les plus marquants, on retrouve les oiseaux du Duché de Vaucanson, les lapins de Zootamauksime, racistes et débiles à souhait, les chiens de Clérembar, les chats des plaines Kochaques, sortes de Mongols à poils et à griffes, etc. Mêmes les peuples dont on n’a jamais vu le pays correspondent à un type d’animal qui s’insère dans les grands concepts de la fantasy. Ainsi, les éléphants sont des moines barbares, les bovins des mystiques ou des devins, les serpents des assassins ou assimilés, les dragons des guerriers religieux, etc.

“…Et vous vous débarquez avec vos têtes de chaussettes en exigeant que je vide mon Donjon !”

Et tout ce petit monde se retrouve pour se tarter la gueule avec leurs potes loups-garous, squelettes, vampires, morts-vivants, entités maléfiques, olfs, lutins, invisibles, ou trucs bizarres et indéfinis, comme Grogro ou Zongo, deux bas du front notoires, mais bientôt vos meilleurs copains. Le ton général est celui d’une grosse farce, avec ses personnages débiles et ses situations improbables. Mais si Donjon n’était que ça, ce serait trop simple. On verra que ce postulat sert surtout de cadre, et que ce cadre permet aux auteurs d’aborder des sujets bien plus riches et touchants que les blagues sur le caca du début, même si on aime beaucoup les blagues sur le caca du début. Encore une fois, le fond et la forme. Non, pas du caca Jean-Germain.

Il n’y a pas de miracle, un Donjon, c’est des années et des années de travail minutieux…
Un Donjon, c’est un état d’esprit, et l’esprit du Donjon, c’est moi : le Gardien.”


Si un Donjon m’était compté

Jusqu’ici, c’est facile à suivre. Restez concentrés, ça se complique un poil. Plutôt que de se contenter de raconter le début, la suite et la fin de manière chronologique comme ça se fait en général, Sfar et Trondheim ont très vite choisi de créer un monde et des jalons, et de publier des bouts d’histoires qui s’imbriquent les uns dans les autres pour donner un tout consistant, riche et dense. Pour mieux exprimer cette logique, ils ont d’abord divisé leur œuvre en trois séries principales, chacune se déroulant à une époque différente avec des personnages, des histoires ou des lieux qui font le lien. On retrouve Donjon Potron-Minet qui raconte la création du Donjon, Donjon Zénith qui s’étend sur son apogée, et Donjon Crépuscule qui a la lourde tâche de décrire sa fin.

Le tour du propriétaire

Ces trois grands ensembles, nommés d’après différentes étapes de la course du soleil pendant la journée, sont accompagnées de deux autres séries : Donjon Parade et Donjon Monsters. Si la première, signée Larcenet, propose un ton léger et développe les aventures des deux héros de Zénith, la série Monsters est beaucoup plus ambitieuse car elle propose de s’étendre sur un personnage secondaire de n’importe quelle aventure, toutes périodes confondues. Notez que pour simplifier la lecture et s’y retrouver plus facilement, les auteurs ont d’ailleurs choisi une numérotation bien précise : l’ordre des volumes correspond aux étages du Donjon.

Marvin et Herbert, les héros de Donjon Parade

Ainsi, les tomes de Potron-Minet vont de -99 à -83, ceux de Zénith de 1 à 6, ceux de Crépuscule de 101 à 111, et Monsters tape au hasard entre -400 et 103, selon l’histoire racontée. Bien sûr ils ne sont pas tous sortis dans l’ordre, ce serait pas rigolo. À l’époque, on a ainsi eu droit à des sauts voulus, les auteurs préférant parfois aborder un événement particulier et laisser des vides qui seront comblés par eux ou d’autres au fur et à mesure. Ou parfois pas. Petite subtilité enfin, tous les titres de Potron-Minet se terminent par le son ‘ui’ : Un justicier dans l’ennui, Une jeunesse qui s’enfuit… Tous les titres de Zénith finissent par le son ‘ar’ : La princesse des barbares, Sortilèges et Avatars… Ceux de Crépuscule en ‘on’ : Le Dojo du Lagon, Les Nouveaux Centurions… Ceux de Monsters en ‘eur’ : Du ramdam chez les brasseurs, Le grand animateur… Et enfin ceux de Parade en ‘o’ : Le jour des crapauds, Technique Grogro


Canard laquais

On retrouve en premier lieu Donjon Zénith. Cette série, c’est un peu le cœur de la meule. C’est votre entrée dans cet univers si vous voulez pousser plus loin. Zénith raconte les aventures loufoques de Herbert le canard et de Marvin le dragon, deux employés d’un vieux piaf bougon et cynique : le Gardien du Donjon. Parce que oui, le Donjon, c’est aussi un lieu. Un immense château labyrinthique d’ailleurs, blindé de trésors et de salles secrètes où les aventuriers s’aventurent pour vivre… heu… ben des aventures… Et en gros, ils choppent des trésors, au détour d’un couloir, ils se font péter la margoulette par un truc qui a plus de dents et de tentacules que d’ordinaire, ils y crèvent, et ils y abandonnent leurs richesses. Parce que oui, le Donjon, c’est aussi un business.

“Moi j’ai pris deux kilos depuis hier avec les petits biscuits qu’a cuisinés Marvin.”

Dans ce Donjon donc, on suit Herbert le canard, jeune noble désargenté, couard mais sympathique. Herbert est en charge du nettoyage du Donjon. Par un beau matin, il trouve dans un recoin une épée magique, l’Épée du Destin, qui va radicalement changer son destin. S’en suit une série d’aventures où Herbert sera essentiellement accompagné par Marvin, dit le roi de la bagarre, un dragon ailé rouge et colérique, accessoirement le chef des armées du Gardien du Donjon, et cordon bleu spécialiste des petits biscuits. Oui oui oui. Ce duo improbable, comme deux Gaulois avant eux, va vivre une succession de péripéties, et peu à peu, comme dans Kaamelott, le ton change.

Tu ne pourras tirer de son fourreau l’Epée du Destin que lorsque tu auras accompli trois hauts faits avec les doigts nus de tes mains nues ! Pas avant…

– Un haut fait genre quoi ?… Aider à éteindre un incendie ? Adopter un orphelin ?… Une action méritante, altruiste et hautement morale, c’est ça ?

– Non… Plutôt tuer un gros monstre d’un seul coup de coude…”

Herbert se mettra, plus par hasard que par conviction d’ailleurs, à récupérer les objets du Destin, et ce qui n’était que blagues potaches devient histoire, puisque notre charmant palmipède à plumes finira possédé par une entité maléfique, et va entraîner la chute de la société, la fin du monde et s’ériger sur le trône du Grand Khan, devenant un despote plus du tout facétieux…

Qu’importe le courroux ! Qu’importe la ruine ! Que l’aube soit rouge ! Forth Eorlingas !


Cher Khan

En toute logique, Donjon Crépuscule narre les aventures des survivants qui résistent au Grand Khan. Terra Amata n’existe plus. Le monde a explosé, et seuls quelques bouts de l’écorce terrestre subsistent, et volètent çà et là, un peu comme les îles dans Avatar. Dans ce nouvel univers post-apocalyptique le Donjon a été remplacé par la Forteresse Noire de la Géhenne, siège des armées infernales du Grand Khan. Le dragon Marvin, devenu gris et aveugle se fait dorénavant connaître sous le nom du Roi Poussière, et devient le principal opposant au pouvoir du Khan. Il sera accompagné par Marvin Rouge, un lapin pas si crétin affublé d’une armure futuriste lui permettant de voler et de tirer des lasers.

“…Parce que tu as du caractère et que tu es intelligente, mais tu es tombée dans un monde de mecs.”

On recroise de nombreux lieux déjà visités, mais le côté petits-îlots-mouvants permet des retournements de situations invraisemblables qui ne donnent jamais l’impression de redite. Et puis, sous l’occupation des armées du Grand Khan, l’ambiance n’est plus trop à la fête au fond des chaumières. Si le ton reste léger la plupart du temps, il faut bien convenir que la sensation de perte totale des repères et la suite des aventures de nos héros ouvre sur un acte dramaturgique qui pioche allègrement dans les grands classiques du genre.

“Bonjour. Je m’appelle Inigo Montoya. Tu as tué mon père. Prépare toi à mourir !”


Entre chiens et loups

Mais bien avant tout ça, bien avant le Donjon même, la série Potron-Minet ouvre sur les tribulations d’un jeune nobliau idéaliste baptisé Hyacinthe de Cavallère. L’histoire débute alors qu’il se rend à Antipolis, la ville capitale, siège du pouvoir et théâtre de toutes les intrigues de cour imaginable. Notre pauvre Hyacinthe, tout esbaudi par de telles pratiques n’aura alors qu’un choix, devenir un héros vengeur et masqué : la Chemise de la Nuit ! Si Zénith s’inscrit facilement dans le genre heroic fantasy et Crépuscule à la frontière entre post-apo et SF, Potron-Minet appelle plus une Renaissance fantastique mâtinée de pratiques et d’intrigues que ne renieraient ni les Medici ni les Borgia.

“Monsieur de Cavallère, quand vous aurez fini de pouffer, vous viendrez me voir…”

Je ne vous ferais pas attendre : Hyacinthe, c’est le Gardien du Donjon. Comment ce charmant justicier deviendra le cynique maître du Donjon ? Mais qu’est devenue Antipolis ? Ah mais mes amis, c’est là justement tout le sel de cet acte. Plus complexe, plus politique, il me rappelle énormément la Prélogie de Star Wars dans ce qu’elle a de bien. Le récit d’un effondrement, où quand les luttes de pouvoirs se font au détriment du bon sens, quand l’ambition prend le pas sur le pacte social. Voir les pièces s’imbriquer une à une, découvrir des personnages que l’on a déjà croisés, mais plus jeunes, différents, est un vrai plaisir, et on sent bien derrière Sfar et Trondheim exulter en levant le rideau sur les liens qui existent entre chacun d’entre eux, et remplir les vides. Une série plus délicate à appréhender, où les auteurs se sont entourés de dessinateurs au style moins rond, plus expérimental parfois, qui donne à l’ensemble une saveur certaine.

“Voilà, j’ai couché avec une fille et ça me brûle quand je fais pipi. Et ça me gratte aussi.”


Monstres et Compagnie

Et c’est vrai que si ces trois séries majeures servent de plat principal, il serait dommage de passer à côté des deux autres déjà évoquées plus haut, Parade et Monsters. On l’a vu, Parade est une série courte confiée au génial Manu Larcenet, et s’attarde sur les aventures de Herbert et Marvin, entre les tomes 1 et 2 de Zénith. Herbert est encore homme à tout faire du Donjon, n’a pas encore entamé sa quête des objets du Destin, et Marvin est encore ailé. Parade ne se prend pas une seconde au sérieux, et chaque album est indépendant l’un de l’autre. Au hasard des histoires rencontrées, un tome entier est par exemple dédié à suivre nos deux héros qui emmènent les gamins des monstres du Donjon en sortie scolaire pour aller déboucher les cabinets du Donjon. Oui c’est possible. Il y a même de la vie là-dessous.

Des soldats d’honneur

Dans un registre très différent, Monsters est beaucoup plus éclectique. Chaque tome met en avant un personnage secondaire, généralement déjà croisé dans les histoires principales, et en fait le héros d’une aventure. Selon l’auteur et le dessinateur, les histoires peuvent être légères ou profondément touchantes, et je garderai à vie en mémoire l’émotion — et la larmichette — que j’ai ressentie en refermant Des Soldats d’Honneur. Un tome de Monsters c’est en effet à chaque fois comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. Qu’on y développe le passé d’un personnage, qu’on y croise Herbert, Marvin et toute la clique, ou qu’on y découvre un élément clé de l’histoire principale, chaque volume est une brique du grand tout qu’est Donjon. Attention toutefois, car la lecture de Monsters nécessite quand même de connaître un minimum l’histoire et l’univers au préalable.


Vivre dans un Donjon

En plus d’une quarantaine de tomes Sfar et Trondheim sont parvenus à tirer les grandes lignes d’un univers détonant et magique qui s’est hélas arrêté trop tôt. Arrêté ? Oui, mais jusqu’à fin janvier, puisque les deux auteurs ont annoncé sur leurs réseaux sociaux respectifs la reprise du projet, après une fin abrupte en 2014. Joie suprême dans les auberges, le Donjon rouvre bientôt ses portes ! Il ne vous reste qu’une petite quarantaine de purs moments de bonheur à parcourir d’ici là pour être à jour, ne vous privez donc pas.

“Et alors je lui dit : “Tu pues” !”

Vous l’aurez compris, ces quelques lignes ne suffisent pas à rendre à Donjon tout ce que la saga représente. Riche, dense, complexe mais aussi légère, drôle, farfelue, intense, surprenante : les mots ne manquent pas pour qualifier une œuvre aussi protéiforme. La force du Donjon, c’est d’avoir su aller à chaque fois dans une nouvelle direction, de chercher tant à surprendre qu’à faire plaisir. Tant à toucher au cœur qu’à dérouiller les zygomatiques. Donjon, c’est aussi l’histoire d’une bande de copains qui s’est dit un jour que ce serait top s’ils se réunissaient autour d’un projet commun, d’abord pour le fun, et puis qu’on verrait bien après. L’histoire d’une bande de copains qui invite d’autres potes à leur table à l’occasion, parce qu’il reste toujours un couvert, un bout de frometon ou un quignon de pain. Parce qu’il reste toujours une histoire à raconter.

Images : Donjon, Éditions Delcourt et Le Donjon de Naheulbeuk, Éditions Clair de Lune.
Le listing de tous les tomes sur Wikipedia

Le site du Donjon : DonjonLand
Le site des Éditions Delcourt

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