Maneater : les Dents de l’Humour

Entre deux open-worlds chronophages, des jeux indé inspirés et des triples A incontournables, il est parfois bon de revenir dans le petit bain. Annoncé comme une grosse rigolade potache lors de l’E3 2018, j’ai enfin pu mettre la main sur l’iconoclaste et décomplexé Maneater. Mais si, vous savez, le jeu où pour une fois, c’est vous le requin ! Aujourd’hui, on inverse les rôles et on éclabousse plus loin que les pédiluves pour se faire une catharsis plus que bienvenue après 50 ans de flippe populaire sur les gros mangeurs d’hommes. Maneater, ou quand la faim justifie les moyens.

I’m Blue (Da Ba Dee)

En préambule je dois avouer quelques petites choses. J’ai toujours été fasciné par les requins. Ce super prédateur venu du fond des âges et caricaturé à outrance par le cinéma reste encore aujourd’hui très secret. L’immense variété de familles et de sous-espèces qui habitent nos océans gardent encore leur mode de vie et leurs habitudes pour eux, malgré les prouesses incroyables des scientifiques. Réduits à l’état d’attraction pour plongeurs en mal de sensations ou chassés jusqu’à l’extinction à cause de leur réputation de carnassier, les grands squales se révèlent au fil du temps comme bien plus complexes qu’il n’y paraît.

Cette fois c’est vous le chasseur

En marge de ça, les nanards à base de requins m’ont toujours fait marrer. Sandsharks avec ses requins qui nagent dans les dunes et s’en prennent aux plagistes, Snowsharks avec ses requins dont l’aileron dépasse des avalanches et qui s’attaquent aux skieurs, Ghostsharks, avec ses requins fantômes qui jaillissent d’un verre d’eau posé sur la table de chevet… Le direct-to-video et le cinéma de quartier en ont fait leurs choux gras. Et je ne parle même pas des incontournables Sharktopus avec son requin-pieuvre, Sharknado avec ses requins pris dans une tornade qui dévorent les habitants de mégalopoles même au milieu des terres, ou des Dents de la Mer, le chef-d’œuvre de Steven Spielberg qui a quasiment créé le blockbuster de l’été.

Le début d’une longue série

Into Deep

Une passion dévorante dirons-nous, qui n’est contrebalancée que par ma peur inconsidérée du Deep Blue. En effet, quand certains paniquent enfermés ou quand ils sont au beau milieu d’une foule dense, personnellement, je flippe de manière irraisonnée dès que je suis dans l’eau et que je ne vois plus le fond. Une peur maîtrisée la plupart du temps, mais qui transpire aussi via écran interposé. Comment ça se traduit ? Imaginez un film de plongée. Les héros sont à 50m de profondeur, au fond de l’océan, encerclés de machins à dents et à piques empoisonnées. Tout va encore bien pour moi derrière mon écran. Ils se réfugient entre les rochers, leurs pas troublant l’eau du sol sablonneux. Je ne suis toujours pas affecté. Mais il suffit qu’ils remontent et que le sol disparaisse… Si où que l’on regarde on ne distingue plus que du bleu, du bleu et du bleu… Sans fin… Sombre et menaçant… Et je me mets en tension.

La vraie Deep Blue, une femelle requin blanc de presque 7m de long. Un record observé au large de Hawaii

Ça marche dans les films, mais aussi dans les jeux vidéo. Qu’est-ce que j’ai bataillé pour sauter de ma barque dans The Witcher 3 pour trois malheureux coffres. Ou pour plonger dans les lagons d’Assassin’s Creed : Black Flag ! J’ai même repoussé au max toutes les quêtes secondaires liées à l’exploration marine dans Far Cry 3. Je suis resté 10 minutes sur les bords du lac du je-ne-sais-plus-combientième colosse dans Shadow of the Colossus. Mais si, là ! La grosse anguille ! Et je faisais pas le fier pendant tout Abzû… Il est loin le temps où je sautais d’un voilier au milieu de l’Étang de Thau ou du Bassin d’Arcachon pour faire des gros ploufs — true story. Ah ! Inconscience de la jeunesse… Imaginez maintenant qu’un peu à l’image de Carrion qui inversait le concept du monstre de l’espace, on me propose d’incarner la menace. Une arrivée gratuite sur le PS+ du mois de janvier a fini de me séduire, et me voilà requin, prêt à remonter les échelons de la chaîne alimentaire.

La menace a une forme bien reconnaissable

La maman des poissons

Maneater est ce qu’on peut appeler familièrement un ‘petit jeu’. Comprenez par là qu’il n’a pas la prétention d’un triple A et qu’il connaît ses limites. Mais il a pour lui un concept novateur et une honnêteté directe et rassurante : il ne se prend pas pour autre chose. L’invitation est claire, nette et sans faux-semblants. Et le résultat est là. Un vrai goût de reviens-y, un système de jeu simple et efficace et un gameplay évident. Du début à la fin, on nage dans le sens du courant.

Une fois l’écran-titre passé, vous échouez entre les ailerons d’un requin bouledogue. Ou plutôt d’une ‘requine’, puisque vous incarnez une femelle. Si vous ignorez ce qu’est un requin bouledogue, sachez que c’est un gros gros squale, qu’il fait partie des potentiels mangeurs d’hommes, et qu’il n’est pas très difficile : on retrouve souvent de tout dans son estomac. Les naturalistes en herbe pourront aller faire un tour sur National Geographic, Wikipedia ou ailleurs pour en savoir plus, mais vous avez l’essentiel. Madame requin latte des grillages sous-marins et s’aventure dans les méandres d’un égout. Un terrain de jeu parfait pour se faire la main — ou les nageoires — avec votre avatar à la peau grise. Très vite, vous débarquez dans un lagon paradisiaque et faites la connaissance de la faune locale : un bouquet de proies écailleuses et multicolores, et quelques primates en slip de bain qui font du pédalo.

Vous voilà dans la peau d’un bébé requin sans défense

Des chasseurs de requins s’invitent à la fête et viennent stopper votre collation. S’en suit un premier combat important où vous faites la connaissance de votre rival, Pete l’Écailleux, un vieux loup de mer bien beauf, caricature du pêcheur fou hanté par un syndrome post-trauma bien épais : son paternel s’est fait bouffer par un requin géant. Un ‘Meg’ pour méga. Calmez-vous, aucun monstre préhistorique ne viendra jouer des nageoires dans le jeu. Le combat s’achève par une cinématique plutôt pas glop : Pete vous harponne et vous lacère le bide. Un bébé requin (encore une requine) s’échappe après lui avoir grignoté une extrémité. Vous voilà aux commandes d’un bébé requin de quelques dizaines de centimètres. Fini le lagon, vous échouez dans un marécage boueux d’eau salée croupie. C’est le début de votre aventure.

Mais qui ne tardera pas à grandir

Baby Shark

Le bayou est peuplé de mérous, tortues et autres menu fretin. Exactement ce qu’il faut pour apprendre les mécaniques de jeu. Plus vous mangez, plus vous récupérez de l’expérience et des niveaux. Oui nous sommes dans un Action-RPG. Chaque proie regorge aussi de ressources diverses, lipides, protéines, minéraux ou mutagènes rares. À vous de vous nourrir pour bien grandir ! Vous écumez les cours d’eau et les mangroves de votre nouvel Éden quand tout à coup, une sorte de brochet dentu décide de vous coller le train. Bien évidemment, tout n’est pas simple, et de nombreux dangers sont tapis dans les eaux troubles. Une menace en particulier va hanter votre vie de requinou : les alligators. Quelles saletés que ces bêtes-là !

Je serais curieux de voir sa tête quand il va remonter sa ligne…

Les missions s’accumulent, vous poussant toujours plus loin à la découverte de votre terrain de chasse. Vous intégrez vite la logique du titre, avec ses caisses de nutriments à débusquer, ses panneaux de signalisation à taper ou ses points d’intérêt à collectionner. La map regorge de trucs et de bidules à récupérer pour autant de récompenses à débloquer. Dans chaque recoin de Port Clovis, la station balnéaire fictive où se déroule le jeu, il vous faudra trouver votre repaire, sorte de safe zone où vous pourrez dépenser vos ressources pour évoluer. Queue, organes internes, mâchoire, tête, nageoires… Chaque partie de l’anatomie du requin est ‘customisable’ et vous permet de développer vos capacités. Le monde subaquatique de Maneater est d’ailleurs bien dégueu avec ses merdouilles noyées, ses bouts de baraques rouillées immergées et sa station nucléaire abandonnée. Un twist de scénario éculé, mais qui permet de justifier votre évolution et vos pouvoirs surnaturels.

VENGEANCE !

The Tide is High

Fort de vos nouveaux pouvoirs, vous pourrez vous aventurer dans d’autres zones que le Bayou. Le lac salin, la marina, la baie, marineland puis carrément les grands fonds vous appellent. Chaque région propose ses paysages bien distincts, tant sur l’eau que sous l’eau. Au bout d’un certain temps, quand votre requinou deviendra une vraie ado puis une adulte, vous pourrez même vous amuser à sauter sur les berges pour faire des ravages et tenter de trouver des raccourcis ou des zones cachées en réalisant des sauts improbables.

Chaque nouveau territoire dispose de sa propre faune et de ses super prédateurs. Si vous pensiez que les alligators étaient dangereux, attendez-vous à nager discrètement dans les algues des lagons pour éviter d’être repéré par les vrais barons du croc aiguisé. Je me suis personnellement fait surprendre. Arrivé vers les ⅔ du jeu par exemple, fort de mon niveau 16-17 et de ma condition d’adulte, je me suis senti très en confiance après avoir vaincu mon premier Grand Blanc. J’entamais une petite nage pépouze. J’étais la terreur des mers. Manque de bol, j’ai alors fait la rencontre d’une orque de niveau 30. Autant dire que la terreur des mers a filé la nageoire entre les ailerons, et que passé la barrière de corail, je m’y suis repris à plusieurs fois avant d’aller taquiner les cachalots et autres gros machins bien balèzes.

Le Golfe est une des dernières zones du jeu. Là où vous croiserez les plus gros prédateurs

Votre aventure vous fera d’ailleurs parfois rencontrer des sommités du monde aquatique : dans chaque zone des versions spéciales des espèces rencontrées font irruption passé quelques missions, et les combats peuvent se révéler acharnés. Pour vous défendre, vous aurez 3 armes principales : votre mâchoire avec laquelle vous pouvez mordre ou saisir et secouer, votre nageoire caudale pour donner de grands coups qui assomment, ou votre matière grise : en utilisant divers objets. En effet, vous pouvez saisir des éléments du décor ou des proies et les envoyer sur une cible d’un coup de queue. Autant vous dire que les torpilles des chasseurs de squales sont une arme de choix contre la plupart des trucs à écailles que vous pourriez croiser…

We’ll need a bigger boat

S’il est bien une espèce à part, c’est les Humains. Ils ne redonnent que très peu de vie. Ils sont balourds comme pas deux dans l’eau. Et les attaquer conduit irrémédiablement des chasseurs de requins à vos trousses. Armés de harpons et montés sur des scooters des mers au début, ils finissent par s’y mettre à plus et avec plus de moyens au fil de votre développement et tandis que votre réputation se fait dans tout Port Clovis. Vers la fin du jeu, attendez-vous à quelques difficultés. Les chasseurs débarqueront en nombre, sur des chalutiers électrifiés et renforcés, et vous pilonneront à coups de chevrotine et de torpilles. Rien que ça. Il vous faudra être habile pour prendre le combat au bon endroit, à proximité de proies éventuelles pour vous régénérer, mais pas trop près d’autres prédateurs qui s’en prendront irrémédiablement à vous.

Côté scénario et mise en scène, les développeurs de Tripwire Interactive n’ont jamais visé la simulation ou le réalisme. Le plaisir de jeu prend le pas sur tout autre angle. Maneater est pensé pour “contourner la limite entre plausible et ridicule” et se positionne comme un “amusement stupide et pas réellement une réalité” de la bouche même de ses créateurs. En résulte une farce potache mais inspirée qui ne se prend jamais au sérieux. Pour compenser l’absence de dialogues, une voix off très présente commente les rencontres et l’habitat de votre requine comme le ferait un documentaire animalier ou un spot touristique, mais avec un cynisme et un ton de sale gosse. Les références à la pop culture sont légion : on a tôt fait de croiser des corps enchainés au fond du lac comme dans les plus classiques films de mafias, on découvre la maison de Bob l’Éponge, une épave très inspirée du Titanic avec ses squelettes ‘Rois du Monde’ à la proue ou sa cave à Kaiju… Dans le même ordre d’idée, Pete, le redneck qui vous chasse, est suivi par une équipe de télé-réalité et ne rate jamais une occasion pour s’auto-caricaturer.

De nombreuses références à la pop culture, à l’histoire ou aux légendes urbaines sont disséminées dans le jeu

Seul sur le sable

Petite ombre au tableau, le jeu atteint relativement vite ses limites. Une fois adulte et toutes les zones accessibles, la progression ralentit. On regrettera un certain manque de diversité dans les espèces croisées. La biodiversité n’est pas à son faîte. Si l’arrivée des espadons ou des orques par exemple donne un petit boost en milieu de jeu, j’ai espéré jusqu’à la fin voir l’ombre d’un calamar géant, d’une raie manta, de méduses, de murènes ou même du fameux mégalodon. Mais ils ne sont pas de la partie. Les évolutions ne créent pas non plus de vraies différences, et privilégier l’attaque, la défense ou la vitesse ne change rien au gameplay, parfois un peu brouillon. On aurait adoré que chaque espèce possède ses propres patterns et IA, que les stratégies pour les affronter à niveau équivalent soient plus variées, voire même que les espèces interagissent entre elles. Mais pour ce premier essai, il faudra se contenter de ce qui est proposé, comme dit plus haut, malgré tout efficace et bien équilibré.

La difficulté est tout de même décroissante, et on sent avec un plaisir non dissimulé qu’on devient de plus en plus dangereux. Le jeu reposant sur un système de niveaux, vous ne ferez qu’une bouchée d’adversaires très inférieurs, et vos rivaux d’autrefois ne seront plus que des mouches qui vous harcèlent. De même, les évolutions des zones, avec un Pete rendu fou qui déverse des produits toxiques dans la baie auraient pu aboutir sur plus de changement, mais la dimension du studio ne permettait pas plus. Et quelque part, tant mieux. Plutôt que de se perdre dans trop d’ambitions, les développeurs de Tripwire ont respecté leur cahier des charges et aboutissent à un jeu plaisant et maîtrisé que j’ai adoré platiner.

Who’s the boss now ?

Dive Creek

J’ai fendu l’eau des lagons pendant presque 30 heures dans la peau d’un requin bouledogue mutant et affamé. J’ai transformé des alligators en sacs à main, des requins marteaux en caisse à outils et joué de mes dents aiguisées sur les plus dures carapaces des plus grandes tortues. Je suis la terreur de la baie. Les phoques et les otaries m’évitent et me fuient. Je nage en eaux profondes et ma faim gronde. Je fais des fonds marins le tourment des autres requins. Je suis la mâchoire béante qui engloutit les océans. Je suis le mangeur d’hommes et partout mon nom résonne. Ma faim est insatiable et mon appétit diable. Je suis l’empereur des mers et partout porte ma colère !

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