L’Enfance du Pop : Ulysse 31

par Menraw

Dans la grande liste des œuvres qui auront bercé mon enfance et façonné mes goûts, si le cinéma se taille une bonne part de la madeleine, je pense que les dessins animés et le jeu vidéo restent le cellulo et le pixel de ma guerre. Et s’il faut encore se demander quels dessins animés éveillent en moi le même sourire béat et la même fascination, même 30 ans plus tard, celles et ceux qui me connaissent le mieux peuvent énumérer sans problème Les Mystérieuses Cités d’Or ou Saint Seiya. Mais s’il en est un qui s’impose comme une toile de fond et a ouvert la porte à tous les autres, c’est bien Ulysse 31. De par sa thématique et son inspiration jusqu’à sa production, il est mon sextant et mon cabestan. Pas le plus spectaculaire, pas le plus médiatique, mais sans doute l’un des plus symbolique. Celui qui plonge ses racines au fond même des âges, porté jusqu’à moi comme un adage : “Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage”.


A travers les cieux, l’espace et le temps

Ulysse 31 est un dessin animé diffusé au début des années 80 sur FR3. Il fait partie de cet entre-deux générationnel, entre les Goldorak et Albator de la fin des 70’s et l’âge d’or de la fin des années 80, celui de Dragon Ball et des Chevaliers du Zodiaque. L’histoire est une transposition du mythe grec de L’Odyssée d’Homère mais dans l’espace. Attention d’ailleurs, le 31 du titre est bien là pour nous rappeler que l’action se passe au 31e siècle, mais en aucun cas pour signifier que c’est l’histoire de Ulysse-du-31, adepte des forums et pote avec Kevin-du-92, ou celle d’un bouliste de Toulouse… — je te vois venir Jean-Germain.

Toutefois, Ulysse 31, outre toutes les qualités du dessin animé que nous allons détailler dans ces colonnes, ce fut d’abord une torture. Quand on le découvrait en rediff’ fin 80, c’était pour une diffusion au rythme abominable que je ne souhaiterais même pas à mon pire ennemi. Pour faire durer la série, FR3 diffusait 5 petites minutes d’épisode chaque jour ouvré, et l’épisode complet le dimanche matin. De quoi occuper plus de la moitié d’une année… Mais surtout de quoi frustrer toute une génération, qui, perdant le fil de scénarios complexes et ambitieux n’a gardé en mémoire que les blagues de Nono, le petit vaisseau de transport qui se scinde en 3, les combis de l’espace que ne renierait pas Star Trek, et un générique, certes, très marquant. Mais pour celles et ceux qui ont recollé les wagons, l’épopée est toute autre, et la proposition bien plus riche…


Avengers Assemble

Ulysse 31 est une co-production franco-japonaise qui réunit la dream-team de l’époque. Et je dois avouer qu’en faisant les recherches nécessaires à cet article — car la mémoire seule ne suffit pas — j’ai été assez surpris par la cohérence de mes goûts. Les animés de l’époque qui m’ont le plus marqué sont presque tous liés à l’équipe en charge d’Ulysse. La série est signée par Jean Chalopin et Nina Wolmark. Jean Chalopin est un nom qui ne vous dit peut-être rien, mais qui résonne pour ma génération comme le nom inscrit sur les génériques de tout ce qu’on regardait alors. On lui doit entre autres Les Mystérieuses Cités d’Or, Inspecteur Gadget, Les Minipouss, Les Bisounours, Les Entrechats, Jayce et les Conquérants de la Lumière, les Popples, MASK, les Jumeaux du bout du monde ou La Vie des Botes.

De son côté, Nina Wolmark est aussi autrice et adaptatrice des Mondes Engloutis et de Rahan. À la réalisation, on retrouve une fois encore Bernard Deyriès qui a travaillé sur les plus grands succès de Jean Chalopin. La direction artistique revient à René Borg, le réalisateur des Shadoks, de Oum le Dauphin et de Clémentine, qui non content de créer Nono, le petit robot qui accompagne Ulysse dans ses aventures, s’illustrera par la suite sur des séries comme Il était une fois… L’Homme et l’Espace. Le design des personnages est confié à un célèbre duo japonais : Shingo Araki et Michi Himeno, les artistes ayant donné vie sur le petit écran à quelques uns des mangas les plus importants de la fin du XXe siècle : Le Roi Léo, Princesse Saphir, Devilman, Cutey Honey, Goldorak, Galaxy Express 999, Lady Oscar, Lupin III, Lucille Amour et Rock’n Roll, Les Chevaliers du Zodiaque, Yu-Gi-Oh, Albator, Cat’s Eyes, Les Petits Malins, Gadget, les Entrechats, Kojiro, Kindaichi… Excusez du peu.


Voix sur ton chemin

Mais que serait un dessin animé sans ses voix ? Les comédiens de doublage qui prêtent leurs voix aux personnages principaux sont des sommités du métier. Derrière Ulysse, on retrouve Claude Giraud, la voix française de Robert Redford, Tommy Lee Jones, Alan Rickman, Liam Neeson, Patrick Stewart. La voix de son fils Télémaque est celle de Jackie Berger qui incarne le jeune milliardaire Rick Schroder, le petit Danny de The Shining, la petite fille de Poltergeist, Demi-Lune dans Indiana Jones et le Temple Maudit, Arnold dans Arnold et Willy, ou Jeanne dans Jeanne et Serge… Enfin, celle de Shyrka, l’ordinateur de bord est campée par Evelyn Séléna, est la voix de Glenn Close, Jane Seymour, Meryl Streep, Helen Mirren, Jane Fonda ou de la Princesse Leïa dans Star Wars, du Docteur Quinn, de Miss Marple, de Tila dans Musclor, de la narratrice des Cités d’Or ou de Constance dans Les Trois Mousquetaires !


Voyage Voyage

La série, on l’a dit, est une libre adaptation des voyages et du personnage du Ulysse grec. Elle pioche ainsi gaiement dans les écrits d’Homère, mais aussi dans la mythologie grecque de manière plus générale, que ce soit du côté des histoires ou des thématiques abordées. Toutefois, c’est bien de son homologue que notre héros subit la plus grande influence, les 26 épisodes qui composent l’animé reprenant en fil rouge les grands jalons de L’Odyssée. Tout débute sur la station spatiale de Troie, où le Roi Priam révèle à Ulysse que les prétendants ne manquent pas, et que s’il compte récupérer son dû, il devrait se hâter de rentrer sur Terre ; sa femme Pénélope ne pourra pas repousser les nobles avides sans fin…

L’épisode se poursuit avec le 12e anniversaire de Télémaque. Un ado blondinet enjoué et spontané. En cadeau, il reçoit d’Ulysse un robot humanoïde rouge appelé Nono. Ce petit boute-en-train qui aime manger des ‘petits clous’ sera le ressort comique de la série, et un soutien certain, le petit androïde possédant étonnamment une grande force qui se révélera salvatrice en plusieurs occasions. Mais alors qu’Ulysse entreprend les derniers réglages de son retour à bord de l’Odysseus, son magnifique vaisseau, Télémaque est kidnappé par des moines aveugles qui vénèrent un terrible golem géant, le Cyclope.

Télémaque rencontre dans sa cellule une extra-terrestre à la peau bleue et aux yeux de chats, Thémis. Elle et son frère aîné Noumaïos vont être offerts en sacrifice au Cyclope afin qu’il redonne la vue à la secte des moines de l’espace. Grâce à ses pouvoirs psychiques, Thémis parvient à contacter Ulysse et ses compagnons qui libèrent les enfants prisonniers, mais à quel prix… Le Cyclope et la planète sont anéantis. Le grand prêtre parvient toutefois à lancer une malédiction avant de mourir. Il implore Poséidon, le père du Cyclope, de se venger d’Ulysse…


Lost in Space

Quiconque ose défier la puissance de Zeus doit être puni. Jusqu’au Royaume d’Hadès, vos corps resteront inertes…” Telle est la malédiction qui s’abat sur l’Odysseus. Ulysse, parti réparer l’Iris, le cœur du vaisseau, sera épargné. Télémaque et Thémis, inconscients au moment M, sont épargnés. Nono le robot et Shyrka, l’IA du vaisseau, aussi. Seuls cinq personnages passeront 26 épisodes — ou presque — en vie, et non dans un état de léthargie, de stase, corps figés dans une apesanteur indécise. Ulysse retrouve son fils, mais “le chemin de la Terre est effacé de ma mémoire…” nous dit l’ordinateur de bord. En passant à travers un trou noir, l’Odysseus traverse de multiples dimensions, encouragées par un habillage sonore précis et des effets visuels inspirés du 2001 de Kubrick, sans même s’en cacher. Les vagues lumineuses flashées sur la pellicule irradient de dégradés fantastiques, tandis que le cellulo de l’Odysseus vrille dans des décors de colonnes grecques agglomérées en étoiles. Le visage d’un Dieu grec apparaît sur les écrans. Le son se fait dissonant. Ulysse et ses compagnons quittent le monde tangible de l’espace, perdus dans un syncrétisme mythologique où les îles de la mer Égée cèdent leur bleu d’azur devant les planètes de ce nouvel Olympe spatial et ses habitants fantasques..


Father and Son

Ulysse traversera ainsi plus d’une vingtaine d’épisodes. Porté par le désir ardent de rentrer chez lui, sur Terre. Porté par l’absolu nécessité de sauver son fils et Thémis, cette fille adoptive vêtue de rose. Cette fille adoptée qui s’impose. Comme une évidence. Cette soif du foyer. Ce rêve de simplicité. Cette absence de l’être aimé. Mais si l’Ulysse d’Homère subit le courroux de Poséidon et doit expier son “Hubris” — son orgueil, soit le plus grand péché chez les grecs anciens — il faut reconnaître que notre héros, n’a lui, que souhaité sauver son fils, mais subira les mêmes affres, adaptation oblige… Il vivra le même destin, condamné à errer à l’aveugle. Lazare qui s’ignore, sur les vents solaires de la Grande Galaxie.

Mais à chaque fois, c’est ce visage paternel, cette expression du père qui fait du personnage une réussite. Jamais Ulysse ne s’impose. Il est. Il est ce père rassurant, ce visage parfois maladroit dans son amour, mais toujours là, protecteur et guide. Ce précepteur doux et ferme qui agit, héroïque, dans les moments les plus sombres. Mais sourire, toujours sourire, dans les retrouvailles. Si en général les jeunes premiers animaient mon imaginaire d’enfant en un idéal chevaleresque, le personnage d’Ulysse brille par sa maturité et son côté rassurant. Armé d’un pistolet qui peut faire jaillir une épée laser ‘à la Star Wars‘, d’un bouclier magnétique et de rétro-propulseurs qui lui permettent de voler, Ulysse irradie de classe. Tout peut m’arriver, qu’importe le courroux et qu’importe la ruine ! Que l’Aube soit rouge !

Avec sa personnalité atypique Ulysse crée sa différence, c’est vrai. Humaniste et conciliateur, il n’en excelle pas moins dans l’art de la guerre… Mais notre Ulysse du 31e siècle partage avec son aïeul avant tout un esprit exacerbé et subtil caractérisé par des ruses inspirées. La matière grise avant l’huile de coude en somme. Et moi, bercé par un père professeur de lettres classiques et de civilisations qui me racontait les actes héroïques de demi-dieux mythologiques — quand il n’entonnait pas quelque comptines où s’illustrent de jeunes tambours, mais c’est une autre histoire — je ne pouvais pas ne pas être emporté par un personnage si charismatique, barbu, bienveillant et protecteur. Quand le plus intime chatouille l’imagerie que se crée l’enfant. La corde sensible. La partition précise. Cet espace entre soi et le monde. Toujours sur le fil. La note juste.


Take me Home, country roads

Mais si le héros est une chose, le voyage en est une autre. Et Ulysse 31 brille aussi par les choix scénaristiques et les aventures que traversent ses héros. En choisissant de porter dans un Space Opera opaque et dense le mythe grec d’Homère, Jean Chalopin et Nina Wolmark piochent allègrement dans les thèmes mythologiques, convoquant au fil des épisodes les Lotophages, Calypso, Chronos, Éole, Sisyphe, Charybde, Scylla, Circé ou le Sphinx… Le résultat est spectaculaire, tout du moins dans ce qu’il aborde, la réalisation emportée de Bernard Deyriès peinant parfois, il faut en convenir, à nous emmener complètement avec les années. Néanmoins, le rythme général, en creux, se veut hypnotique et perturbant, encouragé par des musiques inoubliables qui mixent avec talent de nombreuses influences.

La bande son, riche et amène, parvenant à réunir électro tourmentée quand l’action s’emballe, rock alternatif punchy dans les moments de violence psychologique, distorsions éthérées quand le doute nous plonge au bord de l’abîme, quand la perte de repères se fait totale, noyés et retournés par les vagues viscérales des courants du destin. Dissonances retorses aux accents électroniques saupoudrés, comme un hommage aux recherches de Pierre Henry, ou musique de tension qui inspirera jusqu’au Rampage de Kavinsky, lui-même libre adaptation de l’OST de Dragon Ball. Le Sacre du Tympan.


Reckoning

Ulysse 31 est une série personnelle et fondatrice. Elle représente à la fois la matérialisation sur le petit écran d’un mélange de cultures. Celle, classique, qui m’a vu grandir, et celle, apprise, qui m’a fait rêver. Une invitation au voyage, à l’expérimentation, à la découverte. Quand les anciens rencontrent les nouveaux et se regardent avec respect. Elle est aussi cette aspiration au retour, à la sûreté ; celle de l’accomplissement et du pardon, quand les épreuves traversées servent à nous modeler pour mieux nous permettre de revenir, conquérants. Sûrs et fiers de nous-mêmes, pas pour s’imposer mais par assurance certaine, car on s’est trouvé en chemin. Si les voyages forment la jeunesse, Ulysse est une étape. Celui d’Homère et celui des années 80 partagent au moins ce but. Mais pour celles et ceux qui sont encore attachés au mât pour ne pas céder à l’appel des sirènes, pour toutes celles et ceux qui sont encore en chemin, il est un espoir. Par delà les vagues et l’oubli. Au bout du chemin est une terre. Sur cette terre quelqu’un vous attend. Ulysse revient.

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