Robin des Bois (Disney) : Le Renard et l’Ours qui chapardaient au Lion

Voilà maintenant plusieurs semaines que Disney+ est officiellement disponible dans notre beau pays. Soucieux de rattraper mon retard sur quelques dessins animés sur lesquels j’avais fait l’impasse et curieux à l’idée de découvrir dans le bon ordre les séries Star Wars comme Clone Wars ou Rebels, je me suis laissé allé au jeu de l’abonnement. Et bien entendu, les avoir sous la main étant particulièrement pratique, je me suis replongé sans honte dans quelques uns des grands classiques du studio. Parmi eux, une de mes madeleines, un de mes films de chevet, Robin des Bois. L’occasion de se rafraîchir la mémoire et, tant d’années après et avec un regard plus adulte, de mesurer les qualités et les défauts du film de manière plus objective.


Des drames, il y en surtout à Nottingham

L’histoire ? On va pas vous faire l’affront de la re-raconter. Le Robin des Bois de Disney est une adaptation de la légende de Robin des Bois… En gros, l’action se situe en Angleterre en plein Moyen-Âge, sous le règne de Richard Cœur-de-Lion. Ce dernier étant parti guerroyer aux croisades, c’est son frère cadet, le Prince-Jean, qui régente le pays. Et si le Roi Richard est une caricature du bon roi juste et sympa, son frère est un gredin capricieux et assoiffé par le pouvoir et l’argent, égoïste et despotique. Le Yin et le Yang au pays de la rose ; Mufasa et Scar en la Perfide Albion.

Au début du film, le Prince-Jean étouffe toute la populace sous des impôts de plus en plus sévères, et emprisonne sans sommation les badauds ne pouvant s’acquitter de la dîme. Un bien triste tableau, évidemment contrebalancé par notre cher Robin qui comme le veut l’adage, “vole aux riches pour donner aux pauvres“. Exit le Lord de Luxley déshérité ou les compagnons de la forêt, Disney taille dans le gras pour ne garder que le cœur de la meule, mais le plat reste d’une saveur certaine, grâce notamment au savoir-faire des animateurs de l’époque et à ce trait si particulier : chaque personnage est en fait un animal anthropomorphique. C’est-à-dire aux aspects humanisés comme les personnages de la saga Donjon. Des clébards en shorts ? Heu oui Jean-Germain, c’est un peu ça, mais avec plus de hauteur et d’esprit.

Les soldats ont tous la même trogne encagoulée


Robin et Petit-Jean, aux bois se promènent

Robin Capuche. Ah oui non c’est vrai : nous essuyons, nous, pauvres français, une erreur de traduction qui date d’il y a bien longtemps, si longtemps même qu’on ne pourra pas revenir en arrière et sacrifier disons, une licence poétique… Robin Hood (capuche donc), traduit comme Robin Wood (de la forêt) donnera chez nous l’inénarrable Robin des Bois. Et c’est vrai que c’est plus joli, et que de toute façon, oui, il vit dans la forêt. Faux mais joli donc. Ne faites pas ça quand vous passerez votre bac. Robin des Bois donc — on va finir par y arriver — est un renard. Vous le connaissez, c’est le renard roux habillé d’un chasuble vert et d’un bonnet à plume. Un appel du pied à ce cher Errol Flynn auquel Jean Dujardin et Michel Hazanavicius rendront hommage dans OSS 117 : Rio ne répond plus, dans une scène devenue mythique — Faut qu’j’appelle Armand.

Bonhomme et taquin, Robin fait équipe avec Petit-Jean, un ours brun qui pioche sans vergogne dans le Baloo du Livre de la Jungle, jusqu’à ses mimiques et certaines animations. Faut bien faire des économies et rentrer dans le budget mes amis. Les deux compères se la coulent douce dans la forêt de Sherwood, détroussant les nantis pour redonner espoir aux moins bien lotis. La population de Nottingham peut ainsi respirer un peu, et fait du renard et de son acolyte bedonnant leurs héros locaux : madame veuve lapine et ses quinze enfants dont Bobby, le lapereau archer, M. et Mme Hibou, le coq ménestrel Adam de la Halle — qui joue aussi le rôle du conteur —, Corniaud, le chien forgeron estropié, ou bien entendu Frère Tuck, l’ecclésiaste iconoclaste, présenté sous les traits d’un blaireau. Oui, l’animal Jean-Germain, l’animal…

Frère Tuck distribue bonhomie et patates de forain


Il veut qu’on l’appelle Jean-Le-Preux

Mais bien entendu, Robin et Petit-Jean vont faire le geste de trop. En détroussant le Prince Jean lui-même au début du film, ils se mettent à dos un adversaire d’une autre trempe que le Shérif de Nottingham, un loup vil et retors qui demeure malgré tout un fieffé tire-au-flanc. Non, Jean, le lion sans crinière, se pose comme le méchant. Le vrai. Le fourbe, le machiavélique, mais un peu candide et con-con, il faut pas déconner. Sous sa couronne trop grande, le félin endimanché reste un méchant de Disney, et se recroqueville en suçant son pouce lorsqu’il se fait rouler dans la farine. Chapeau bas pour Philippe Dumat qui reprend le rôle de Peter Ustinov en VO et campe un Prince Jean inoubliable. Vous connaissez forcément cette voix, c’est celle de Gargamel dans les Schtroumpfs, de Satanas dans Satanas et Diabolo, de Papa Schultz dans la série éponyme, de Picsou, de Philippe Drumond dans Arnold et Willy et d’Obi-Wan Kenobi (Alec Guinness) dans la première trilogie Star Wars.

Le Prince Jean et son fidèle conseiller, Triste-Sire

Exécrable et couard, il reste d’une condescendance certaine, notamment envers son âme damnée, son conseiller Triste-Sire, un serpent affublé d’une capeline ridicule et d’un chapeau bouffant. Si le Prince-Jean est un peu teuteu, ce n’est pas le cas de Triste-Sire, qui met régulièrement à jour les supercheries de Robin et de ses compagnons, mais qu’on ne prend jamais au sérieux. Encore une fois, Kaa du Livre de la Jungle a laissé quelques traces sur le cellulo, mais les deux personnages sont assez distincts, et Triste-Sire reste un amuseur léger qui ne possède pas l’aura flippante de son homologue indien.

Robin est un as du déguisement

Sans aller plus loin dans les descriptions, sachez que le Prince et le Shérif sont entourés d’archétypes animaliers, comme des éléphants porte-étendards qui se servent de leurs trompes comme des… heu… ben des trompettes, des rhinocéros hallebardiers ou des loups soldats encapuchonnés. Enfin, le tableau ne saurait être complet sans les deux gardes vautours, Pendard le bougon soupçonneux et surtout Niquedouille, le crétin absolu, qui laissera ses répliques dans vos souvenirs, avec sa voix nasillarde et aiguë.


Il est une heure et tout va bien

L’histoire n’est du coup qu’un prétexte. Robin et Petit-Jean détroussent le Prince Jean déguisés en bohémiennes puis s’enfuient. Le monarque déchaîne alors sa colère sur les villageois qui subissent une oppression redoublée. Mais comme Robin continue de les aider, ils tiennent le coup. Jean imagine alors divers stratagèmes pour débusquer le renard. Tant de plans qui se mutent en scènes cultes : le tournoi d’archerie qui se termine en match de rugby ou la mise en scène de la pendaison de frère Tuck qui entraînera une séquence d’infiltration mémorable.

Une scène pas si anodine que ça

On applaudit des deux mains les scénaristes du dessin animé qui n’hésitent pas à s’inspirer de l’œuvre source pour mieux réinterpréter les choses. Ça passe dans les détails, comme quand Robin et Petit-Jean se bousculent sans le vouloir et chutent dans la rivière au début du film en basculant par-dessus un rondin de bois qui servait de pont, scène qui rappelle l’air de rien le duel qui liera les deux personnages dans l’histoire originale. Mais ça passe aussi par des séquences entières, comme celle du tournoi justement, avec le cliché de la flèche scindée en deux par une autre flèche. Ou par la mise en scène de l’exécution du moine, celle de la fête dans la forêt, de la balade sous les étoiles avec Belle-Marianne, toutes étant présentes dans la légende. Ah oui, parce qu’évidemment, il y a Lady Marianne. Je vous le donne en mille, c’est une dragonne ! Non, bien sûr non. C’est une renarde. Rousse. Aux yeux charmeurs et rieurs. Éprise de notre héros depuis l’enfance et qui permettra le happy end classique du just married : “ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants [de renardeaux ? ;)].

Mais il y a surtout la gouvernante de Marianne, Dame Gertrude. Une poule plutôt replète, casse-cou et joviale qui s’illustre lors du tournoi dans un ram-dam de tous les diables, distribuant des manchettes et des raffuts comme on enfile les mailles à l’endroit et les revers à l’envers. Est-ce que c’est mon personnage préféré ? Je ne saurais dire, mais “la dodue” comme la qualifie le Prince Jean, est incontestablement sur le podium.

Qu’on donne une récompense à Dame Gertrude !


Attrapez la dodue !

Et c’est là tout le sel de ce Robin des Bois. Contrairement aux autres longs-métrages Disney de l’époque — nous sommes en 1974 —, Robin des Bois ne se complet pas dans la mièvrerie un peu facile qui suinte parfois du studio. Formellement, le trait est sûr, coloré, et l’animation, bien que classique, reste précise. Les décors sont variés, et la déchéance ou la joie de l’action se reporte sur les croquis sans tortiller. Si la forêt est chaleureuse quand on est au camp de Robin, des arbres faméliques et décharnés se dressent dans des paysages gris et humides quand le malheur s’abat sur Nottingham. À l’inverse de beaucoup d’autres classiques de l’époque, les chansons de leur côté sont peu nombreuses, et tantôt sombres ou simplement entraînantes et festives comme “Messire le Roi de Mauvais aloi” ; on est loin dans tous les cas de la partition habituelle.

Du côté des personnages, on découvre une Lady Marianne affirmée, libre et volontaire. Et une Gertrude carrément ceinture noire huitième dan, qui aurait limite pu débarquer pour latter Thanos dans The Avengers : Endgame. Si Robin est présenté comme léger et facétieux, il reste complètement dévoué à sa cause, n’hésitant pas à se grimer en mendiant pour rendre l’espoir aux villageois, et Petit-Jean et Frère Tuck sont des personnages entiers et déterminants ; pas des faire-valoir du héros. Robin est même bien souvent à deux doigts de se faire avoir s’il n’était pas aussi bien accompagné, porté par ses amis. Au jeu des masques, Robin des Bois sait mener sa barque.

Ce rêêêêêêÊÊve Bleeeuuu !

La force intrinsèque du film, que je ne voyais pas alors mais qui m’a sauté aux yeux cette fois-ci, c’est que rien n’est ce qu’il paraît vraiment. Comme dans une fable de La Fontaine moderne, l’histoire raconte autre chose que ce qu’il paraît, et l’idée de prendre pour personnages des animaux et de jouer sur leurs traits généraux y fait encore plus écho. Alors oui bien sûr, les gentils restent les gentils et inversement… Mais on nous présente un Robin rusé et héroïque, alors qu’il est plutôt tête brûlée et utopiste. On nous invite à rire d’un Petit-Jean balourd et jovial, alors qu’on a affaire à un exemple de loyauté et d’ingéniosité : “Dis à tes gardes de relâcher mon copain !” On nous fait miroiter un Frère Tuck un peu opportuniste et dépassé pour mieux nous surprendre avec un représentant moral certain bien que faillible, car prompt à la colère, pour peu que sa cause soit foulée du pied : la vertu avant la morale, une leçon plus qu’intéressante pour un religieux.

Il y a du recyclage, mais rien de bien méchant

Ce jeu de faux-semblants fait d’ailleurs aussi loi du côté des méchants, le Prince Jean pouvant sous ses sorties théâtrales et infantiles faire montre d’une cruauté totale et d’un regard de fou à glacer le sang. Le Shérif est lui beaucoup moins dangereux que ce que la rumeur dit de lui, et il se révèle au final plus suiveur et profiteur que véritable antagoniste. Une logique qu’on peut même étendre à Triste-Sire. Petit animal incompris au milieu des grands mammifères, il reste un personnage certes pleutre et fuyant, mais particulièrement vif d’esprit et presque attachant avec ses mimiques et sssson cheveux sssur la langue.

Oh-de-lally !


Oh-de-lally Oh-de-lally oui, quel beau jour vraiment

Tandis que notre quotidien reste d’une morosité certaine, l’écart entre les plus riches et les plus pauvres devenant de plus en plus important, le propos même de Robin des Bois reste d’une incroyable modernité, et toujours plus d’actualité. Dans des royaumes sans bons Rois Richard magnanimes et pleins de mansuétude, et tandis que les tristes sires et les shérifs dansent comme des pachydermes sur les écus du peuple, on en vient à regretter l’absence de Robins des Bois. Quand l’équité fait naufrage, on en vient à regretter qu’il n’y ait pas plus de héros utopistes qui œuvrent pour faire passer les sacs d’or le long d’une corde, directement de la salle du trésor à la place du village. Ou tout simplement d’une bonne Dame Gertrude qui claquerait quelques perruques et mettrait tout le monde d’accord avec un programme de pieds-bouches et de jolis bourre-pifs. Car au final, est-ce qu’on ne veut pas simplement, tout comme les héros de contes, juste vivre heureux — et pour certains avoir beaucoup d’enfants ?

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