Catherine Full Body : encore meilleur avec l’âge

par OtaXou

La génération PS3 et Xbox 360 n’a pas forcément été marquée par la qualité de ses productions japonaises. Il faut dire que les développeurs nippons de l’époque faisaient face à des architectures qu’ils ne maîtrisaient pas nécessairement et l’évolution drastique de leur marché face au boom du jeu mobile.

Et pourtant, quelques titres ont su captiver. L’un d’entre eux est même pour moi le meilleur jeu de cette génération, alors qu’il devait être un petit jeu de transition pour son développeur : Catherine. Le jeu mi-puzzle mi-visual novel a su aussi bien me captiver que me mettre une claque comme peu de productions avant lui ont réussi à faire. Cependant, il n’a pas su sortir de sa catégorie de niche comme Persona 5 l’a fait à sa suite.

Arrive tout à coup Catherine Full Body, une sorte de remake/version 1.5 de ce jeu. Mais pourquoi ? Et est-ce vraiment un épisode intéressant lorsque l’on a déjà poncé l’épisode dans sa version PS3 ? C’est ce que je vais chercher à établir dans ce test.

Test réalisé sur PS4 Pro, par le biais d’un code fourni par l’éditeur. Aucune condition particulière n’a été posée.

Un défi pour une nouvelle génération

Expliquons déjà l’existence de ce jeu. Catherine a été pour P Studio (Persona Studio, la team au sein d’Atlus responsable de la licence) un jeu de transition avant toute chose : après Persona 4, sorti à l’origine sur PS2, et les quelques remakes mobiles des autres épisodes de la série, l’équipe a naturellement souhaité se lancer sur les nouvelles générations de console. Cependant, elle n’a pas voulu le faire à l’emporte-pièce, surtout sur une plateforme comme la PS3 dont le processeur CELL était compliqué à maîtriser.

L’équipe est donc parti sur un projet unique, de manière à pouvoir prendre en main la console avant de se lancer sur sa licence phare. Ce projet fut Catherine, un mélange entre visual novel et puzzle game au ton bien plus adulte que la série dont P Studio nous a habitué. Les premières images du jeu donnaient même l’impression qu’il s’agissait d’un jeu de drague, voire de quelques étapes après la drague (wink wink), tant l’un de ses personnages principaux s’affichait avec sensualité. Un défi pour le dessinateur de la série, Soejima Shigenori, qui était jusque là habitué à chercher le “cool” avant le “sexy” pour ses habituels lycéens.

La vie, ce cauchemar

P Studio oblige, il ne fallait pas se fier aux apparences. Dans les faits, Catherine est avant tout une histoire de crise de la trentaine, de passage à l’âge adulte, d’adultère et d’amour saupoudré de mystique et d’ésotérique, comme seul le studio est capable de produire. On y suit Vincent, trentenaire démissionnaire se laissant porter par sa petite amie Katherine, ambitieuse et dirigiste, qui souhaite passer à l’étape supérieure de leur couple. Mais voilà qu’après une soirée de beuverie et de complaintes à l’abreuvoir où il a ses habitudes, il se réveille aux côtés de… Catherine, jeune nymphe un brin tentatrice et soudaine messagère d’une autre vie plus libertaire. Il se doit désormais non seulement d’assumer ou non ses actes, mais surtout de faire un choix.

Sa culpabilité et son questionnement le poussent alors à subir des cauchemars étranges dans lesquels il grimpe difficilement le long d’une étrange tour… et voilà où le gameplay puzzle du titre démarre vraiment. Tout ce qui vous a été décrit plus haut est réalisé tour à tour en séquences animées et dans le moteur du jeu, où certaines de vos actions influenceront naturellement le cours de l’histoire. Un rythme assez “naturel” pour ce qui est essentiellement un visual novel de la génération PS3, qui garde d’ailleurs ses superbes séquences animées mais aussi ses modèles 3D et animations de l’époque. Heureusement, sa direction artistique marquée fait qu’il n’a pas tant vieilli.

Le cauchemar d’une vie

Mais vient le cauchemar, et vous avez devant vous l’un des puzzle game les plus exigeants et novateurs jamais créé. C’est dire : à sa sortie sur PS3, le jeu original a dû être patché après quelques jours car même les joueurs japonais éprouvaient des difficultés à le finir. Après cela, et sur Full Body particulièrement, le jeu a mis un peu d’eau dans son vin, mais vous demandera tout de même de rester attentif.

Le principe est assez simple : vous contrôlez Vincent. Il peut déplacer des cubes formant une immense colonne, qui se rattachent l’un à l’autre par leurs 4 côtés, comme une sorte d’aimant. À vous de créer un escalier suffisant à atteindre la fin du niveau en tirant, poussant et grimpant sur ceux-ci dans un espace suspendu dans le vide. Certains cubes sont piégés, d’autres inamovibles, parfois glissants ou même mortels. Et puis de temps à autre, vous n’êtes pas le seul à grimper, et les moutons subissant le même sort que vous cherchant à vous faire tomber vers votre funeste destin. Enfin, des monstres inspirés de vos remords et troubles vous poursuivront, vous forçant à monter le plus rapidement possible. Ne vous inquiétez pas : vous pourrez ensuite vous reposer au bar jouer à la borne d’arcade du coin, boire des coups pour découvrir quelques trivias sur vos alcools favoris, ou encore recevoir quelques photos osées par texto tandis que vous conversez avec les piliers locaux.

Accessible et compétitif, mais surtout jouissif

Principe simple, mais diablement efficace, aidé naturellement par une bande son inimitable et une direction artistique mêlant le baroque au grotesque. Si le style de Persona 5 vous a plu, ses prémisses sont sur Catherine. Ce sont ces deux éléments qui ont permis au jeu de trouver une vie supplémentaire au-delà de sa simple histoire. Car voyez-vous, l’avènement de l’esport (et particulièrement sur le côté baston) a apporté avec lui quelques petits tournois inattendus de… Catherine, en mode puzzle, en un contre un, qui lui ont fait prendre une dimension plus grande que d’être un simple jeu à scénario et lui ont permis de ne jamais être oublié, quand bien même le titre a toujours conservé son aspect de niche. Full Body, c’est aussi ça, puisqu’Atlus lui a rajouté un mode en ligne désormais (que je n’ai pas pu tester, faut d’avoir le jeu en avance) et plusieurs améliorations de gameplay visant à enrichir aussi bien les puzzles en solo qu’en multijoueur. Une révision qui sonne comme l’admission d’avoir trouvé un bon concept, et ne pas vouloir l’abandonner sans lutter : une très bonne idée.

Et pour cause : qu’est-ce que c’est bon. Qu’est-ce. Que. C’est. Bon. L’état de transe qu’il provoque, marque des meilleurs jeux de réflexion, est presque instantané : dès les premiers niveaux et les premières minutes, la satisfaction est immédiate et les méninges fonctionnent à plein régime. Cette sensation n’est que magnifiée par les apports de Catherine Full Body, qui ajoute à la formule quelques objets et fonctionnalités permettant tout autant de maximiser la créativité du joueur que de limiter les frustrations trop fortes. Le défi est présent, très présent, mais est toujours une affaire voulue et jamais mal conçue. Seule la caméra continue, comme à l’origine, de parfois se placer aux mauvais endroits et forcer une mauvaise manipulation, mais ces instances m’ont paru plus rares cette fois-ci. Par contre, je ne saurais pas compter le nombre de fois où je me suis exclamé “Je suis un PUTAIN DE GÉNIE” à la fin d’un puzzle ; c’est dire l’exaltation que provoque son gameplay.

Catherine, Katherine, Qatherine

Bien sûr, le plus grand apport de Catherine Full Body est à voir du côté du triangle amoureux qui est devenu… un carré amoureux ? Un nouveau personnage fait son apparition sur cette nouvelle version : Qatherine, ou plutôt Rin. Jeu japonais oblige, celui-ci est amnésique lors de notre rencontre et Vincent est la première personne à le rencontrer. Qatherine va donc plus ou moins être adoptée par le bar en tant que pianiste, et s’intégrer petit à petit dans la petite famille d’habitués qui y passent leurs soirées.

Mais contrairement aux autres personnages, elle a aussi un lien avec le cauchemar que vous vivez chaque nuit. Ses musiques deviennent une motivation pour vous et les moutons subissant ce supplice de tantale, justifiant çà et là quelques nouvelles mécaniques facilitant les puzzles. Le plus important reste le mystique que ce nouveau personnage apporte à l’expérience : si Qatherine n’est pas aussi présente que Catherine et Katherine dans l’histoire, faute d’être un rajout sur une histoire écrite il y a 7 ans, elle n’en reste pas moins intéressante pour un apport particulier : elle permet au titre de trouver une nouvelle lecture qui ne soit pas totalement hétérocentré, comme le titre original pouvait (naturellement) l’être.

Des personnages conflictuels

Et puis, il y a les fins possibles du jeu. Sans vous spoiler, sachez que la fin de Catherine a été grandement modifiée et n’est plus aussi absurde qu’elle l’était dans le jeu original, quand celle de Katherine n’a pas bougé d’un iota. Quant à celle de Qatherine… je vous laisse la découvrir vous-même. Reste que Catherine Full Body, au même titre que le jeu original par ailleurs, ne met pas en scène des héros, mais des gens abusivement paumés, souvent égoïstes, et surtout incapables de faire les bons choix même en recevant les meilleurs conseils. C’est simple : c’est une histoire de losers, comme il y en a souvent trop peu dans le jeu vidéo. Avec certains instants de bravoure, certes, mais pas moins des perdants à la recherche d’un peu d’espoir.

Pour autant, cela n’empêche pas le scénario du titre d’être touchant, et ses personnages d’être sympathiques. Qui plus est, Catherine Full Body fait naturellement un effort de représentation et de normalisation — encore bien trop rare sur ce média — qui est extrêmement appréciable, et permet à ce petit drame de toucher encore plus de joueurs. Si à tout hasard vous avez entendu parler d’une vieille controverse entourant le jeu (que je ne partagerai pas autant par souci d’éviter de vous spoiler que par refus de la répandre), je tiens à vous préciser qu’elle n’a pas de véritable fondement ; un bon rappel qu’une citation n’est rien sans contexte.

Adulte, dans le bon sens du terme

Voilà donc Catherine Full Body. Un jeu au gameplay pointu qui prend ses inspirations des cartouches les plus retorses de l’ère 8/16 bit, saupoudré d’une histoire d’adultère aux personnages tous faillibles, et des choix à faire pour rendre l’expérience véritablement personnelle. Lorsqu’il est sorti pour la première fois, il m’a fait comprendre comme je me triturais l’esprit pour faire plaisir à tout le monde en oubliant mes propres aspirations, et m’a valu bien des remises en question. Cette nouvelle version aura fait de même, en prime de me rappeler à quel point le jeu se tenait pour ce qu’il est : un jeu. Diablement malin et addictif, en prime.

Plus que cela, c’est également une sorte d’expérience sociale au sein des bas-fonds d’une prude moralité, mise en exergue par les réponses des autres joueurs correspondant à notre profil social s’affichant à chaque question posée en fin de niveau. Mais de ces bas-fonds surgissent bien souvent des épiphanies pour qui pratique le questionnement intérieur, et celles que pose Catherine Full Body sont trop honnêtes pour être ignorées. Quoi de mieux alors que de pouvoir exercer son auto-critique tout en ayant le luxe de crier, après avoir surmonté bien des puzzles complexes, “mais quel putain de génie je suis” ?

Après avoir été chambré quelques années, s’adaptant à la température de notre temps, Catherine devient Catherine Full Body. Et avec une histoire plus ouverte et travaillée, un gameplay toujours aussi jouissif et complexe mais plus accessible et un univers unique en son genre, il n’en est que toujours meilleur.

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