Pourquoi Top Spin 4 est le meilleur jeu de tennis de l’histoire

Nous y sommes. Cinq mois et deux semaines après la fin du dernier tournoi en date, le circuit mondial de tennis masculin s’apprête à reprendre en ce vendredi 22 août, avec le Masters 1000 de Cincinnati (deuxième plus haute catégorie de tournoi ATP derrière les quatre Grand Chelems), exceptionnellement délocalisé de l’Ohio à… New York. La raison à cela est simple : éviter aux joueurs de trop voyager et de pouvoir enchaîner sans se déplacer avec le deuxième tournoi du Grand Chelem de la saison, l’US Open. Au-delà de la pertinence de reprendre la compétition dans le deuxième pays le plus touché au monde par l’épidémie de Covid-19, qui enregistrait encore le 14 août dernier 1 120 décès liés au virus (on en comptait la même journée 78 pour la France, l’Australie, le Royaume-Uni, l’Espagne, le Japon, l’Allemagne et le Canada réunis), il faut juger l’intérêt sportif de tels tournois en sol états-unien, sur lequel bon nombre de joueurs, et non des moindres, ont déjà prévenu qu’ils ne mettraient pas les pieds.

Top Spin 4 - 11

Il pleut sur New York comme il pleut dans mon cœur.

Pourtant tenant du titre, Rafael Nadal fait partie de ceux qui préfèrent passer leur tour, publiquement inquiet de changer de continent au milieu d’une telle situation sanitaire. Une absence de marque sur une liste comptant principalement des joueurs européens (dont une majorité de Français), complétée par Roger Federer, blessé au genou et qui ne reviendra qu’en 2021. Un tournoi du Grand Chelem sans aucun des deux frères ennemis de ce sport : voilà qui ne s’était plus produit depuis l’US Open (déjà) 1999 ! Novak Djokovic, organisateur fin juin de l’Adria Tour, un tournoi exhibition qui avait participé à la création d’un cluster dont il était lui-même sorti positif, sera lui bien de la partie. Chez les filles, le nombre de forfaits est encore plus élevé, avec notamment quatre joueuses du Top 10 dont la numéro 1 mondiale, Ashleigh Barty [EDIT du 18/08 : et même six avec le retrait de la n°2 Simona Halep.]

Face à cette vaste mascarade, dont il ne reste qu’à espérer qu’elle se déroulera pour le mieux, que reste-t-il pour retrouver le goût du vrai tennis ? Celui sans intrigues en coulisses orchestrées par un numéro 1 mondial serbe peu versé sur des questions de moralité et de décence. Quitte à ce qu’ait bel et bien lieu cette tournée américaine avec un tournoi de reprise dans un lieu improbable suivi d’un second proposant un casting de joueurs et joueuses tristement incomplet, pourquoi ne pas monter directement soi-même sur le court, les bracelets-éponge vissés au poignet et la raquette à la main ? Qui sait, peut-être pourrons-nous contrecarrer le plan si bien huilé de l’ami Novak et lui ravir le trône suprême sur lequel il siège depuis bien trop longtemps. Alors suivez-moi et laissez-vous guider dans le monde magique du meilleur jeu de tennis jamais créé : Top Spin 4.

Wesh Murray

Soyez prévenus : l’histoire de Top Spin 4 est celle d’un échec. En mars 2011, mois de sortie du titre en Amérique du nord puis en Europe le jeu de tennis reste un pur jeu de niche, au grand dam des fans tels que votre serviteur. Pourtant, le premier épisode, développé en partenariat avec Microsoft par les Français de Power and Magic Development, sorti d’abord sur Xbox en 2003, avant d’être porté sur PC (2004) puis PS2 (2005) s’est vendu à un très correct total d’environ 500 000 exemplaires, entraînant illico le rachat de la licence par 2K Games. Si l’on remonte (beaucoup) plus loin, la petite balle jaune tient même une place à part dans l’histoire du média vidéoludique. Développé en 1958 sur un oscilloscope, Tennis for two est ainsi considéré par certains journalistiques et historiens du milieu comme le tout premier jeu vidéo jamais créé. Et on ne vous parle même pas de Pong et ses trouzaines de clones.

Sauf qu’à la différence de ses illustres ancêtres, le jeu de tennis moderne est un jeu au public limité et extrêmement coûteux à concevoir. D’autant que, très loin du parti pris ultra arcade des Virtua Tennis de Sega et Mario Tennis de Nintendo, la série Top Spin porte dans son ADN une volonté de réalisme, pour un gameplay simulation exigeant mais gratifiant. Terminés les improbables plongeons qui sortaient en un claquement de doigt pour se sauver d’un échange mal engagé ; envolés les cachous surpuissants expédiés de n’importe quel coin du court ; disparus les schémas de jeu imparables dont on peut user et abuser ad vitam æternam. Place au tennis, au vrai. Celui qui se joue avec la tête, les jambes et le cœur bien accroché.

T’as le look Djoko

Dans un Top Spin, il faut gérer aussi bien son placement sur le court que le timing avec lequel renvoyer la balle, sous peine d’effectuer une frappe mollassonne qui pourra être immédiatement sanctionnée. Se déplacer et contrôler efficacement son joueur est d’ailleurs la première chose que l’on apprend et avec laquelle on lutte. La faute à cette fichue inertie qui nous paraît si injuste lors des premiers matchs et si naturelle au bout de quelques heures. Chaque pas est marqué, les joueurs semblent ancrés au sol et ne nous donnent pas l’impression de glisser. Ce n’est seulement qu’une fois cette partie du gameplay maîtrisée par un pouce désormais agile que l’on peut enfin envisager de jouer sereinement du tamis. Se posent alors deux questions cruciales : quand appuyer sur le bouton et quand le relâcher ?

Les petits gars de PAM, alors passés sous pavillon tchèque après avoir été repris en grande majorité chez 2K Czech peaufinent alors leur game system bien rodé. Comme dans un jeu de tennis classique, on peut charger son coup avant de recevoir la balle, en relâchant au moment opportun pour en maximiser l’effet. Tout est d’ailleurs parfaitement retranscris à l’écran : le joueur ayant appuyé de manière précoce recevra un “Trop tôt” en jaune, le retardataire aura le droit à un “Trop tard” en rouge tandis que les coups “Bons” et “Parfaits” s’afficheront dans un vert fluo clinquant. La juste touche de feedback dont le joueur a besoin pour comprendre ce que l’on attend de lui et l’aider à se perfectionner au fil des matchs.

Qui veut la peau d’Andy Roddick ?

Dans ses meilleurs moments, Top Spin 4 se transforme alors en un jeu de rythme frénétique où, pris dans la fureur d’échanges qui dépassent régulièrement les 20-30 frappes de balle (high score de 83 ici), le joueur cherche à synchroniser du mieux possible ses inputs à la danse qu’il est en train de créer avec son adversaire. En résulte une sensation difficilement explicable et sans doute opaque à beaucoup d’être “dans la zone“, en faisant se succéder les lettres vertes avec la précision et le sang-froid d’un métronome en mission. À l’inverse, lorsque l’adversaire se rebiffe ou se met à nous proposer des variations de tempo inconnues, on a du mal à encaisser de se sentir en décalage complet avec la musique, comme si l’on était incapable de taper des mains en même temps que la grosse caisse.

Mais ce n’est pas tout que de pouvoir suivre la partition à la lettre, encore faut-il pouvoir lui apporter ses propres variations, alterner les hauteurs de notes pour en livrer sa version personnalisée, sans cesse changeante pour s’adapter au mieux aux réactions de l’auditoire. Dans Top Spin 4 comme face à son instrument, il ne suffit pas d’enchaîner les notes de manière robotique. Ici, les différentes cordes à notre arc se nomment coups liftés, slicés et à plat, accompagnées de leurs copines amortis, lobs et volées. Que du classique donc mais avec lequel il faudra constamment jongler, sous peine de lasser et de recevoir les quolibets de la foule. Chaque coup à une utilité qui lui est propre.

Andre agacé

Le coup à plat est parfait pour terminer un échange mais peut revenir aussi face à un adepte du contre. Le coup lifté est le meilleur pour diriger les opérations et trouver des angles décisifs, mais manque de puissance. Le slice est l’option à privilégier pour temporiser ou proposer une balle bien vicieuse mais peut être facilement sanctionné en cas de raté. Compliqué à placer efficacement et finissant presque toujours dans le filet en cas de mauvais timing, l’amorti est une arme redoutable, très pratique pour attirer au filet un adversaire peu doué à la volée. Un jeu à la volée qui constitue d’ailleurs le point faible de Top Spin 4, avec des coups difficiles à anticiper et trop peu tranchants face à des passings et des lobs beaucoup trop efficaces en comparaison. On monte au filet le plus souvent pour terminer un échange bien engagé et l’on fait tout pour s’en dégager si l’on y a été amené de force.

À sa décharge, Top Spin 4 n’est rien d’autre que le reflet tennistique son époque. Une époque où le jeu de fond de court a depuis bien longtemps supplanté et dépassé le service-volée et les montées rageuses en slice. Les machines à renvoyer les balles que sont Nadal et Djokovic et surtout l’homogénéisation des surfaces de jeu visant à garantir le même spectacle toute l’année ont lissé les spécificités de chacun pour tendre vers un modèle de joueur unique, complet et physique certes, mais en gardant ses deux pieds fermement collés à la ligne de fond. Aucune surprise donc à retrouver le Majorquin et le Serbe en tête de la tier list du jeu, devant le clone Andy Murray et Roger Federer, dont l’étendue de la technique et le talent à la volée peinent ici à être retranscrits, malgré un coup droit dévastateur.

J’ai grave Nadal

C’est une évidence : tous les joueurs ne se valent pas dans Top Spin 4 et cela ne fut jamais un objectif recherché. Certains disposent de statistiques bien supérieures et d’aptitudes personnalisées bien plus utiles que d’autres. La capacité de Djokovic à frapper de meilleurs retours au fil du match où celle de Nadal à être plus efficace que les autres en bout de course change ainsi bien plus souvent la donne que celle de Roger Federer à tirer de meilleurs passing shots ou de Gilles Simon à rendre ses slices de plus en plus efficaces à mesure qu’il en frappe. Nous sommes dans un jeu de sport, où la gestion du déséquilibre ainsi que le dépassement de soi pour inverser le rapport de force sont rois.

Mais il reste un point sur lequel Top Spin 4 est parfaitement inattaquable, même plus de neuf ans après sa sortie, le point de nécessité absolue pour que sa double exigence de placement et de timing ne se transforme pas en calvaire absolu : la qualité de ses animations. Cet élément a toujours été le point fort de la série, et atteint son point d’orgue dans ce quatrième épisode.

Serena au clair de lune

Au-delà des mimiques et des gestes caractéristiques de chaque joueur, reconnaissables entre mille IRL et ici parfaitement retranscrites, chaque coup transpire l’amour de ce sport comme un Rafa poussé dans ses retranchements sous un soleil de plomb. Bien sûr, il faut mettre de côté le rendu visuel pur, qui a tout de même pris un ou deux smashes dans la tronche. Mais de la même manière que le dynamisme d’un PES 5 ou 6 n’a pas pris une ride, Top Spin 4 continue d’être le modèle à imiter, que personne n’arrive à égaler.

Pourtant, à la faveur d’on ne sait trop quel vent nouveau, le jeu de tennis a tenté un timide retour à partir de 2018, par l’intermédiaire de AO Tennis et Tennis World Tour. Malgré la présence sur ce dernier côté dev’ d’anciens de la série Top Spin, ces deux challengers ont bien vite montré que leur place était davantage dans le tableau qualificatif d’un tournoi Futures qu’au Masters. Et ce, même si AO Tennis 2, sorti en début d’année, semble avoir quelque peu haussé son niveau de jeu, et alors que Tennis World Tour 2 est attendu pour l’automne. Mais soyons francs, on est entre nous : ces deux jeux, je ne leur ai même pas donné leur chance, échaudés par les retours critiques désastreux après avoir pourtant cru au nouveau fils prodigue.

Federer pour mieux régner

Pourquoi Top Spin 4 paraît-il à ce point indépassable ? Parce qu’il ne se contente pas d’être un jeu qui imite le tennis mais va jusqu’à retranscrire les émotions du tennis, notamment celle du spectateur. Tombé dans la marmite Roger Federer dès que j’ai été en âge de comprendre les règles de ce sport inutilement compliqué, j’ai connu pendant une vingtaine d’années maintenant mon lot d’intenses joies et de profondes désillusions. Et aussi ridicule que cela puisse sembler, de toute ma vie, je n’ai que rarement autant vibré, tremblé et senti mon cœur exploser dans ma poitrine que lors des matchs du Maestro suisse. Pour quelqu’un dont le pseudo est Flegmatic, c’est vous dire à quel point ce sport est capable de me changer.

Ces sentiments mêlés, qui peuvent varier du tout en tout lors de rencontres de plusieurs heures, c’est exactement ce que me fait ressentir Top Spin 4. Parce que même manette en main, un match en trois sets gagnants de six jeux peut facilement atteindre les deux heures. Comme la plus belle des confrontations lourde d’enjeux, elle est parsemée de phases distinctes, au sein desquelles l’un prend l’ascendant sur l’autre, avant que la balance ne penche de l’autre côté. Et puis, l’instant magique où les deux joueurs se retrouvent en même temps à leur meilleur. Le jeu capital qui n’en finit pas. Ce coup d’attaque pas suffisamment bien touché. La balle de break qui s’envole. Cette défense sortie de nulle part. Cet angle improbable trouvé au meilleur des moments. Cette erreur d’appréciation qui pousse la balle dans le couloir. Puis le poing serré. Enfin, Wimbledon est à moi. Ou la tête dans les mains. Un an à attendre avant de prendre ma revanche.

Sampras, ni haine, ni violence

Il n’y aura pas de nouveau Top Spin 4. Je me suis fait une raison. Je vous le disais en introduction : le meilleur jeu de tennis de l’histoire fut un échec commercial et le dernier titre de son studio avant sa disparation en 2017. Sauf qu’il faut de l’argent pour faire un bon jeu de tennis. Même armé de toutes les bonnes intentions du monde, ça ne se bricole pas. On peut se passer des stades et des licences officielles, on peut se passer des sponsors et des équipementiers mais on ne peut pas se passer des joueurs eux-mêmes, dont les contrats se négocient à prix d’or (Nadal par exemple n’est pas dans Tennis World Tour) et on ne peut surtout pas se passer de plusieurs milliers d’animations demandant des moyens faramineux et des équipes dignes des derniers FIFA.

Personne n’est prêt à payer pour ça. Pendant ce temps, acheté sur Amazon pour une bouchée de pain au printemps 2013, Top Spin 4 continue de m’offrir bien plus que je ne lui avais demandé. Surtout, à l’aube d’un nouveau passage de génération et alors que l’industrie semble étrangement s’être recentrée sur le nombre de téraflops au détriment des expériences de jeu, et alors que l’une des légendes de ce jeu, l’une de mes rares idoles sur cette Terre, approche inexorablement de la retraite, il nous rappelle à tous une chose dont nous avons bien besoin en ce moment : les légendes sont éternelles.

Top Spin 4 - 20

Crédit photos : 2K Games et jeuxvideo.com.

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