Là-haut : cette scène qui n’a pas fini de nous faire pleurer

À chaque remise de prix, on entend rouspéter les producteurs et les réalisateurs de films d’animation. Leur filière est trop souvent traitée comme le parent pauvre du cinéma. Et ils n’ont pas tort : jamais un film d’animation n’a remporté l’Oscar ou le César du meilleur film, ni même la Palme d’or (à l’exception de Dumbo, distingué en 1946, à une époque où le Festival de Cannes fonctionnait différemment). Pourtant, le cinéma d’animation dispose d’un atout majeur par rapport au reste du Septième art : dessiné et non filmé, il a la maîtrise totale de ce qu’il montre. Rien n’y est le fruit du hasard. Le cadre, les couleurs, le décor, les costumes, la lumière, le montage… rien n’a pu échapper aux créateurs. Petite démonstration avec l’une de ses plus célèbres scènes, qui résout au passage la quadrature du cercle.

Là-haut : un festival de cannes

Mai 2009. Nous découvrons le nouveau long métrage de chez Pixar, un studio qui ne cesse de nous impressionner depuis qu’il a lancé la saga Toy Story en 1996. Chaque nouveau film n’est plus seulement la promesse d’une prouesse technologique et visuelle. Nous nous habituons à comprendre qu’en s’adressant aux petits comme aux grands avec des thèmes universels (la famille, l’écologie, le voyage, etc.), Pixar a développé une maestria unique, dans le monde de l’animation comme dans le paysage cinématographique mondial.

C’est bien simple : jusque-là, on ne jurait que par Ghibli quand il s’agissait de films d’animation “nobles”, s’adressant avec la même exigence aux jeunes spectateurs et aux moins jeunes. Mais une poignée d’irréductibles continuait à se détourner du style particulier de la “japanimation”. Pixar a trouvé la recette pour mettre tout le monde d’accord. Après avoir dérouté le monde entier pendant l’été 2008 avec Wall-E, un film à moitié muet sur un petit robot seul sur Terre qui a pour mission de nettoyer toute la planète, le studio revient avec Là-haut, un film sur le deuil, dont le héros est un vieillard qui a perdu sa femme et part à l’aventure avec un boyscout.

Là-haut, de Pete Docter et Bob Peterson

Pour ne rien vous cacher, je me demande comment quelqu’un a réussi à pitcher ça à John Lasseter : “C’est l’histoire d’un vieux veuf grincheux et d’un boyscout asiatique en surpoids qui vont en Amérique du Sud dans une maison qui vole. En chemin, ils rencontrent un chasseur psychopathe, un chien qui parle et un oiseau qui mange des ballons.” Non seulement ce scénario improbable a été validé, mais le résultat a suffisamment bluffé tout le monde pour se retrouver en ouverture du 62e Festival de Cannes. Et si vous vous demandez si on peut emmener ses enfants voir un film qui parle d’un vieillard qui perd sa femme, voici la réponse de Pixar. Je vous préviens : ça dure 4 minutes et 21 secondes et c’est impossible de ne pas pleurer à la fin. Je pleurais déjà à 25 ans quand le film est sorti. Onze ans plus tard, j’ai une femme et un enfant et je pleure dix fois plus.

Là-haut a démontré que dans “cinéma d’animation”, on pouvait se dispenser du terme “animation” et que ces films-là n’avaient rien à envier à ceux qui ont de vrais acteurs et un plateau de tournage. À la clef, cinq nominations aux Oscars, dont meilleur film. Il n’en gagnera que deux : meilleur film d’animation (évidemment) et meilleure musique pour Michael Giacchino. Qui a été sacré meilleur film cette année-là ? Démineurs. Scandale ? À vous de voir. Il y avait aussi AvatarInglourious BasterdsA Serious Man et District 9, en face. Ils étaient nombreux à le mériter.

Ce que j’aime observer, dans cette séquence qui dure moins de cinq minutes et qui ne comporte pas une ligne de dialogue, c’est le soin du détail, la force de la mise en scène, les tours de passe-passe qui emploient chaque astuce du cinéma d’animation pour aider à profiter de la scène au maximum.

Vous pleurez encore, c’est certain. Mais vous ne savez pas tout à fait pourquoi. Voici quelques détails qui vous ont échappé. Ils ne sont pas là par hasard puisque, j’insiste, rien n’est là par hasard !

À fond la forme

Avez-vous remarqué, tout au long de cet extrait, que les formes employées pour dessiner ces images dissimulaient des sens cachés ? Je ne parle pas de messages subliminaux destinés à vous faire acheter des chips ou à vous laisser croire que l’Homme n’a jamais posé le pied sur la Lune, gardons la tête sur les épaules. Je parle de sous-entendus qui donnent des indices sur le sens de cette histoire. Les formes choisies aident à comprendre le fond du propos. Un exemple facile : le plan de la maison qui se situe à la seconde 31 de la séquence.

Aviez-vous remarqué que la moitié droite de la maison formait une grande flèche pointant vers le haut et que la fenêtre qui surplombe sa partie gauche était une réplique miniature de cette flèche ? C’est drôle ! Dans ce film qui s’appelle Là-haut, la maison qui va s’envoler est constituée de deux flèches qui indiquent sa destination. Telle qu’elle est dessinée, cette maison est prédestinée à s’envoler.

La maison d’Ellie et de Carl se dirige déjà vers “là-haut” !

Appliquons maintenant cette logique aux deux héros de la scène, Ellie et Carl. Vous allez croire que j’extrapole, mais non ! J’en suis sûr parce qu’en 2009, je n’étais encore qu’assistant-éditeur de DVD. Mais ma mère était rédactrice en chef de Notre Temps, un magazine mensuel partenaire du film. Dans un entretien qu’ils lui ont accordé, Pete Docter et Bob Peterson ont raconté que pour dynamiser les séquences, il leur fallait que le tandem principal se base sur un rond et un carré. Carl, personnage dessiné à partir d’un carré, devait donc toujours faire équipe avec un rond. Pourquoi ?

Parce que Carl, c’est celui qui n’ose pas, qui est terne, qui a peur de tout, qui est effacé. C’est celui dont la structure de la vie est un peu carrée. Sa mâchoire est carrée, sa tête est carrée, ses lunettes sont carrées, etc. Mais il aime faire équipe avec des gens qui l’émancipent, qui sont plus gourmands de la vie que lui. Bien sûr, cette idée sera incarnée tout au long du film par le personnage de Russell, le petit boyscout asiatique rondouillard, naïf et enthousiaste, toujours positif et motivé. Mais c’est aussi la forme d’Ellie, l’épouse de Carl, qui répond à ses angles droits par des courbes. Sa tête est ronde, son chapeau d’exploratrice est rond, ses lunettes, quand elle est petite et quand elle est âgée, sont plus ou moins rondes aussi. Et si vous pensez que je délire, regardez ce sublime plan où les deux jeunes mariés s’apportent l’un à l’autre leurs fauteuils dans le salon. Souvenez-vous simplement qu’Ellie positionne celui de son mari et Carl, celui de son épouse.

Un fauteuil carré pour Carl et un plus rond pour Ellie

Ces formes ont bien été choisies pour souligner le tempérament des protagonistes. Vous pouvez toujours croire que nous n’en avions pas besoin. Après tout, les couleurs parlent d’elles-mêmes : Carl est toujours vêtu de tonalités pâles et ternes tandis qu’Ellie porte des vêtements aux couleurs chaudes, presque criardes. Mais si nous allons par-là, dans les premiers plans de la séquence, la présentation de l’assistance au mariage indiquait déjà que la famille d’Ellie était nombreuse, de nature joviale, alors que Carl avait manifestement moins entretenu ses relations avec ses proches, qui n’ont pas l’air de rigoler. Le recours à ces formes vous aide à comprendre qu’un carré et un rond sont bien assortis. Ils sont différents, mais se complètent aussi. Et c’est d’autant plus déchirant quand le carré perd le rond qui l’accompagne. Bien sûr, ça explique aussi pourquoi la tendresse de Carl remontera à la surface à l’arrivée de Russell, dont les formes lui rappellent celles de sa femme. Il est le parfait fils (ou plutôt petit-fils) qu’il aurait dû avoir.

Voilà aussi en quoi la profession de Carl est touchante : ce petit homme carré vend des ballons. La rondeur de ces ballons compense forcément la rigueur de son apparence. Ils représentent son attachement à l’enfance et aux rêves qu’il avait, quand il était petit, de pouvoir léviter aussi et partir à l’aventure. Ces ballons matérialisent son envie d’être rond, lui qui a toujours été si désespérément carré.

Pour passer le temps

La deuxième grande réussite de cette séquence est la gestion du temps. Pete Docter et Bob Peterson ont moins de cinq minutes pour vous raconter la vie et la mort d’un couple qui n’a jamais eu d’enfant. Comme défi, c’est pire qu’une pub Ovomaltine (et si vous avez compris cette blague, c’est qu’il ne vous reste plus qu’une moitié de vie à vivre, désolé). D’ailleurs, le tout premier plan de la séquence l’annonce, puisque c’est littéralement un flash. Nous allons “flash-forwarder” cette vie et n’en retenir que l’essentiel. Ce flash, c’est un coup de feu, un top départ pour ce sprint que sera la vie d’Ellie et de Carl. Du moins, telle qu’elle va nous être racontée.

Un flash, pour donner le coup d’envoi de la scène

À ce flash d’introduction répond un fondu au noir, en fin de séquence, pour nous aider à encaisser le chagrin et clore la parenthèse de ce petit film dans le film. Ce serait traître de surprendre le spectateur dans un moment de faiblesse en enchaînant trop rapidement avec la situation suivante, bien plus comique : Carl se réveille péniblement seul dans sa chambre, ses os craquent, il emprunte le siège électrique qui l’aide à descendre très lentement l’escalier et qui se bloque en cours de route.

Ces cinq minutes à peine doivent raconter cinquante ans de vie commune. Mais les génies de chez Pixar ne vont pas se contenter de tenir un chronomètre et de surveiller que dix ans se sont bien écoulés pour chaque minute de séquence. Au contraire, on s’attarde sur les péripéties essentielles (le mariage, l’emménagement, la découverte de la stérilité du couple…) et on saute par-dessus les années qui se répètent sans fin. Car c’est l’enfer du quotidien qui a tué les rêves de Carl et d’Ellie, jusqu’à les séparer sans que la vie leur ait permis de les concrétiser. Mais Là-haut n’est pas un film cynique et le message que Pete Docter et Bob Peterson cherchent à faire passer, c’est que le quotidien est une aventure et que le grand âge n’est pas la mort.

La vie passe au fil des cravates qu’on noue

C’est grâce au montage que les jours défilent à grande vitesse, en précisément 37 secondes seulement (de 1’55’’ à 2’33’’) : afin de financer le voyage qu’ils feront pour réaliser leurs rêves d’enfants, Ellie et Carl installent une jarre en verre dans leur salon. Ils se promettent d’économiser et de n’utiliser cet argent que pour financer leur aventure. En quelques secondes, on les voit passer plusieurs fois devant la jarre et y glisser une pièce. La lumière change à chaque pièce qui tombe, indiquant que plusieurs jours – voire plusieurs mois, plusieurs années – sont consacrés à remplir le récipient, dont le contenu progresse. Mais voilà : une roue crevée, la jarre est brisée. Une jambe cassée, et rebelote. Un arbre qui s’abat sur le toit, c’est encore la jarre qui trinque. Pour la remplir à nouveau, il faut gagner des sous. Pour gagner des sous, il faut partir au travail. Pour partir au travail, il faut nouer sa cravate. Avec l’aide de sa femme, une première cravate et nouée. Puis deux, puis trois, puis sept, puis dix… Le montage en compte treize, jusqu’au nœud papillon final, et nous découvrons que Carl est devenu vieux. Les treize cravates comptaient sûrement pour quelques milliers.

Les jours filent à mesure des pièces économisées, des accidents de la vie, des jarres que l’on brise et des cravates que l’on noue. Et, sans porter de jugement sur ce couple, les voilà qui passent leur vie à passer à côté de leur vie.

Dessins, desseins, destin

Insistons sur une dernière trouvaille de cette séquence (qui en comporte mille) : l’utilisation des dessins. Là encore, c’est une jolie mise en abîme : ce dessin animé met en scène une héroïne à la fibre artistique développée qui aime dessiner ses rêves. Si les ballons relient Carl, par un fil, à son enfance, c’est à travers les crayons et la peinture qu’Ellie aime s’exprimer. Elle fait feu de tout bois : même quand Carl fait une terrible tache de couleur avec sa main sur leur boîte aux lettres de jeunes mariés, qu’à cela ne tienne : Ellie en fait une à côté. Leur maison n’en sera que plus réussie.

Les créations d’Ellie sont utiles pour suivre les ambitions de leur couple. La première est un dessin – presque un gribouillage – qui date de son enfance, représentant la maison de ses rêves (douzième plan de la séquence, à la trentième seconde). À ce dessin se substitue leur maison, très ressemblante. On retrouve le couple, plus tard, allongé dans l’herbe, sous un arbre, à contempler les nuages. Telle une enfant, Ellie cherche à associer leurs formes à des choses ressemblantes. Une tortue, par exemple. Mais, plus tard, à un bébé. Ou plutôt, non : des tas de bébés. Ellie veut une grande famille. Ce sentiment maternel la pousse d’ailleurs à reprendre ses pinceaux et la voilà qui peint un beau paysage assorti d’une cigogne portant un petit balluchon dans son bec.

Le détail du poster accroché au mur du cabinet médical, essentiel pour comprendre la scène

Mais son dessein sera contrarié par un autre dessin. Dans le cabinet du médecin qui leur annoncera leur stérilité, un poster est accroché au mur, montrant schématiquement un fœtus dans le ventre de sa mère, de profil. Sans ce détail, le spectateur aurait dû mal à comprendre que nous sommes chez le gynécologue et que la mauvaise nouvelle qu’on leur annonce n’est pas difficile à deviner.

Ellie a l’habitude de rebondir. Elle revient à ses pots de peinture et crée, sur le mur de son salon, une œuvre prophétique, qui représente son dernier objectif : partir à l’aventure et placer sa maison au bord d’une cascade, dans un paysage paradisiaque. Si vous connaissez bien Là-haut, vous savez déjà qu’il s’agit du dernier plan du film et que tous les objets qui sont posés sur la cheminée, sous ce tableau, vont se matérialiser au cours de l’aventure. L’oiseau multicolore, le dirigeable, les jumelles…

La dernière œuvre d’Ellie, qui annonce l’aventure de Carl

Avant son dernier souffle, Ellie léguera à Carl le carnet qui l’a suivie toute sa vie, qui s’intitule : “Mon livre d’aventure”. Ce recueil contient tous ses dessins, tout ce qu’elle a imaginé au fil de sa vie, faute d’avoir pu le concrétiser. Elle le donne à son mari pour lui signifier que c’est à son tour de créer, d’imaginer, de dessiner la suite de son aventure. Un crève-cœur pour Carl qui croit que le carnet de cette petite fille devenue mourante est resté vide, en partie par sa faute. Il découvrira dans le dernier acte du film (au cours d’une scène encore plus riche en sanglots pour le spectateur) que le carnet n’a jamais été vide. Ellie l’a rempli tout au long de sa vie parce qu’elle a toujours su que l’aventure n’est pas forcément exotique et que son quotidien lui a offert tout ce dont elle avait rêvé. C’est au tour de Carl de savoir être en paix avec ses rêves, son enfance, ses illusions, ses dessins, ses desseins et son destin.

Depuis leur studio californien où ils sont devenus les rois du pétrole en moins de quinze ans, les animateurs de chez Pixar nous rappellent que leur crédo n’a jamais changé : dessiner, c’est créer, rêver, rire, aimer, vivre et vouloir vivre. Et après ces cinq minutes d’introduction de Là-haut, comment croire encore que le cinéma d’animation n’est pas à la hauteur du reste du Septième art ?

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2 commentaires

Treyro 20 avril 2020 - 23 h 50 min

Très intéressant ! J’ai pu apprendre des choses que je n’avais pas compris au premier visionnage. Très bon article merci !

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Gauthier Jurgensen 21 avril 2020 - 23 h 43 min

Merci à toi d’être allé jusqu’au bout de la lecture ! J’espère que tu reverras le film avec encore plus de plaisir la prochaine fois.

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