The Haunting of Bly Manor n’est que le fantôme de Hill House

Bonjour. C’est moi Flegmatic. Ceci est mon site que vous voyez derrière là. Pas mal non ? C’est français. Je me permets d’attaquer comme ça cet atrilce parce qu’on se fout un peu de notre gueule. C’est du mensonge et de la tromperie. J’aime pas trop les menteurs et les petits malins. Dans cette série on nous présente une maison que l’on suppose hantée en nous expliquant qu’une jeune femme y est morte, un peu comme dans Hill House. J’appelle ça de la redite mais pourquoi pas. L’héroïne découvre petit à petit l’endroit par l’intermédiaire d’enfants sacrément dérangés. Vous allez voir que les révélations, ça va être des flashbacks. Certes, je ne l’ai pas forcément vu arriver, mais je suis justement là pour vous prév… Argh, Rosebud !

La petite maison sur la colline

The Hauting of Bly Manor - Hill House

Home sweet home.

Depuis son annonce je ne saurais plus trop dire quand, The Haunting of Bly Manor est vite montée tout en haut de ma liste d’attentes côté séries pour cette année 2020, juste en-dessous de la saison 4 de Fargo, elle aussi inattendue. Sauf que bien vite, le doute en moi s’est immiscé. Avec un nom pareil, Bly Manor rappelle forcément The Haunting of Hill House (oui, c’est dur à dire). Une filiation parfaitement voulue et entretenue par l’homme derrière les deux projets, Mike Flanagan, qui convoque même la majorité du casting familial de Hill House pour cette vrai-fausse suite. Car pour cette saison 2 qui n’en est pas une, Flanagan s’inspire de la formule dite anthologique, dont l’exemple le plus connu est sans doute American Horror Story. Dans ce cas précis, il s’agit de reprendre les mêmes acteurs pour leur faire jouer des rôles différents et recréer ainsi une mini-série indépendante.

Premier doute levé, confiance retrouvée. Avec sa fin que l’on se gardera bien de vous révéler, The Haunting of Hill House appelait difficilement à une suite et fonctionnait parfaitement bien en un tout cohérent. D’autant que, fait rare même pour une mini-série, elle était l’œuvre de Mike Flanagan seul, qui officiait non seulement en tant que showrunner, mais aussi réalisateur des dix épisodes (et scénariste pour trois d’entre eux). En plus d’embrasser pleinement le genre de la série horrifique là où tant d’autres de nos jours ont peur de faire peur, Hill House (c’est plus facile à dire) surprenait par sa structure narrative et surtout sa réalisation de haute volée. On se souvient encore de cet épisode central tout en tension, articulé autour de deux plans séquences majestueux. Loin des réalisations Blumhouse putassières ou d’un Conjuring-verse perdu dans les méandres du jump scare facile, The Haunting of Hill House dégageait une aura mystique classieuse, tout en retenue et en même temps si généreuse. Un classique instantané.

Reste cool bébé

Pourquoi changer donc une formule qui gagne ? Pourtant, c’est exactement ce que Mike Flanagan choisit de faire avec Bly Manor. Certes, comme dit plus haut, Victoria Pedretti (aucun lien avec Benoît), Oliver Jackson-Cohen (aperçu entre temps dans l’excellent Invisible Man), Henry Thomas, Carla Gugino et même Kate Siegel (dans le fameux flashback) répondent de nouveau à l’appel mais pour le reste, tout change ou presque… alors même que le marketing a toujours cherché à nous persuader du contraire, jusqu’à la révélation du générique. On dit qu’il n’y a pas de grande déception sans grande attente. Dans le cas de Bly Manor, annoncé très (trop ?) tôt puis repoussé à de nombreuses reprises, l’attente était bien trop longue.

N’y allons pas par trente-cinq chemins boueux : The Haunting of Bly Manor n’est pas une série horrifique ; elle cherche simplement à le faire croire pour maintenir son auditoire dans un état de stress et de tension illusoire qui n’aboutit sur aucune forme de récompense. Le pire, c’est qu’on y croit. On enchaîne les épisodes dans l’espoir que quelque chose se passe, que l’on aille au-delà du simple sursaut. Hill House parvenait à merveille à brouiller les pistes pour nous surprendre de la bonne façon alors pourquoi pas là ? Cerise pourrie sur le gâteau aux pruneaux (j’aime pas les pruneaux), à la toute fin du neuvième épisode, alors que l’on a conscience depuis bien longtemps de s’être fait flouer, la série remue son couteau mal aiguisé dans notre plaie encore fumante. “Vous vous êtes trompée, lance un personnage à la narratrice. Vous nous avez dit que votre histoire était une histoire de fantômes mais il n’en est rien : c’est une histoire d’amour.” Sans déconner Maigret.

Sinon je te dirais Bly Bly

The Hauting of Bly Manor - 01

Une famille formidable.

Cette histoire alors, quelle est-elle ? Jeune Américaine émigrée à Londres, Dani Clayton décide de se faire engager comme nounou pour s’occuper de deux orphelins, Miles et Flora, qui vivent reclus à la campagne dans le manoir familial de Bly. Une fois sur place, en plus des deux enfants perturbés par le décès de leurs parents et de leur précédente tutrice, elle fait la connaissance de Hannah, la gouvernante, d’Owen, le cuisinier, et de Jamie, la jardinière (mais pas de légumes. Oui bon, ça va). Envahie de visions issues de sa première vie, Dani se rend peu à peu compte que ses deux petits protégés ne sont pas perturbés que par la perte de leurs géniteurs. Plus sombre encore, derrière leurs activités pas très normales se cachent des forces aux desseins peu scrupuleux, rôdant nuit et jour dans l’immense propriété, et notamment dans cette aile désaffectée de la bâtisse qui abritait autrefois la suite parentale.

Dissimulez à l’instant cette chair de poule que je ne saurais voir. Dans la foulée de deux premiers épisodes prometteurs, dont le sens du cadrage et la profusion de détails en arrière-plan rappellent immanquablement Hill House, Bly Manor dévie de la route que l’on s’apprêtait à lui tracer. Là où son illustre aîné faisait confiance à ses effets et sa mise en scène pour raconter son histoire et faire vivre ses personnages, Bly Manor se perd dans des scènes de dialogues interminables faites de platitudes sur le sens de la vie, l’amour et la mort que n’aurait pas renié The Walking Dead. Résultat : l’intrigue fait du surplace et l’intérêt du spectateur n’en finit plus de décroître. Jusqu’à atteindre le fond du lac, en compagnie d’une dame qui préfère y roupiller que nous montrer son visage pâle.

Ghost of j’en ai marre

The Haunting of Bly Manor - 08

Flora déchante.

L’existence de Hill House serait donc le principal défaut de Bly Manor ? Ce serait trop facile. Bien sûr, il est rare, pour ne pas dire impossible, d’arriver complètement vierge sur un objet culturel quel qu’il soit. Nos attentes, nos préférences, notre état d’esprit présent, notre façon de le découvrir, notre passif tout entier tendent à formater notre esprit avant même d’ouvrir les yeux sur lui, de façon consciente ou non. The Haunting of Bly Manor n’est pas la première et ne sera pas la dernière œuvre télévisuelle ou cinématographique à être mal marketée. Jouer avec les espérances du spectateur peut même constituer un excellent moyen de le surprendre et de l’amener vers des terres où il ne se serait peut-être jamais aventuré sans cela. À ce niveau-là, Bly Manor a cela de noble qu’il ne cherche pas à reproduire la formule Hill House à la façon d’un décalque. Mais même en faisant fi de la destination, le voyage n’en est pas plus agréable.

Parce qu’il s’inscrit plus ou moins consciemment dans cette démarche actuelle de déconstruction des poncifs d’un genre ou parce qu’il ne parvient pas à tenir son fil rouge sur l’intégralité de son récit, Flanagan ne va jamais complètement au bout de ce qu’il raconte. Les arcs des personnages manquent de liant et, alors que l’on attend plus ou moins patiemment que les morceaux se recollent entre eux, ne reste a posteriori que le sentiment d’avoir été baladé entre plusieurs sous-intrigues toutes plus inintéressantes et longuettes les unes que les autres. Une fois Dani débarrassée de son passé, on se retrouve propulsé sans transition dans celui d’Hannah avant un double épisode centré autour de l’histoire entre Peter (le valet de l’oncle Henry) et Rebecca, l’ancienne nounou. Une amourette mort-née qui n’entraînera que tourment et déception, pour les intéressés comme le spectateur. Bien sûr, tout ce beau monde se retrouve réuni dans un acte final là encore décevant avant un épilogue mielleux et interminable.

Souvenirs, souvenirs

The Haunting of Bly Manor - 12

A million Miles away.

Peut-être plus problématique encore, Flanagan nous perd via ce que l’on pourrait appeler une certaine Nolan-isation de son récit. Ne vous méprenez pas, je reste un fervent défenseur du cinéma de l’ami Christopher, malgré la semi-déception Tenet — je vous renvoie vers le Top/Flop ciné 2017 pour vous en assurer — mais tend à me méfier lorsque ses tics d’écriture sont repris par d’autres. Dans les faits, on a le droit dans Bly Manor à de nouveaux concepts tout frais comme le fait pour les personnages d’être “absorbés” dans des rêves/souvenirs, mais sans que les règles ne nous soient clairement exposées. Pour nous autres spectateurs, cela se manifeste par des passages soudains d’une scène à une autre via des procédés de montage tantôt inventifs, tantôt lourdingues. Chaque perso se réfugie ainsi dans un souvenir clé, qu’il revit encore et encore jusqu’à comprendre pourquoi.  En théorie, pourquoi pas. En pratique, on a l’impression d’être coincé dans un jeu Telltale nous renvoyant sans cesse rejouer la même scène avec comme seule alternative une option de dialogue supplémentaire. Tout ça, avant de se rendre compte que la série bafoue elle-même ses propres règles et concepts pour pouvoir faire tenir l’ensemble debout.

Tout cela contribue à densifier le récit au point de le rendre confus et indigeste. Surtout, on perd complètement de vue les enjeux. Si tous les fantômes sont gentils, à quoi bon avoir peur ? Même dans Casper il y a des méchants. Ces quelques dix années à tourner des thrillers horrifiques auraient-elles eu raison de l’amour de Flanagan pour le genre ? Toujours est-il que Bly Manor ne peut même pas se reposer sur les talents caméra en main de son créateur, sans doute trop occupé par un Doctor’s Sleep d’une beauté plastique irréprochable qui porte pour le coup entièrement sa marque. Dommage, s’il avait voulu passer autant de temps à iconiser son manoir de Bly comme il l’a refait avec le Overlook Hotel, on aurait au moins pu y croire plus longtemps. À la place, nous n’avons eu le droit qu’à une maison de poupées creuse, remplie de personnages vidés de toute substance, les orbites vitreuses et la bouche fendue en une grimace de mort. Les fantômes errants de leur propre récit, auxquels personne n’a daigné donner vie.

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