Gangs of London : ma City va craquer

Gareth Evans. Ce nom ne vous dit peut-être rien mais il appartient à l’homme qui a révolutionné le cinéma d’action au tournant des années 2010. Rien que cela. Après un retour au pays sous la forme d’un passage horrifique sur Netflix, le Gallois a emprunté le chemin menant à la télévision pour la série “coup de poing dans la jugulaire” de 2020, sortie en avril dernier sur Sky Atlantic : Gangs of LondonFeaturing Joe ‘John Shelby’ Cole et Michelle ‘Catelyn Stark’ Fairley. Allez je vous invite, montez dans cet Eurostar. Mais pensez à prendre votre bouée et vos brassards. Parce que Londres se noie et moi, j’habite près de la rivière.

Raid dingue de toi

Vous l’avez compris : impossible de parler de Gangs of London sans parler de Gareth Evans, qui officie ici en tant que co-créateur ainsi que réalisateur et scénariste de deux épisodes sur les neuf que compte la série. Alors allons-y gaiement pour une courte biographie. Dans la foulée d’un premier film amateur tourné en 2006, Footsteps, ce pur produit de la campagne galloise est embauché pour diriger un documentaire en Indonésie sur le pencak silat, l’art martial local. Tombé amoureux à la fois du pays et de la discipline, il décide de s’y installer pour y réaliser ses propres films martiaux. Le premier, Merantau, sort en août 2009 avec comme “star” Iko Uwais, combattant spécialiste du silat jusque-là inconnu. Faute de l’avoir vu, je me garderai de vous donner mon avis, mais en ce qui concerne la suite des événements, bien plus connue, je ne vais pas me gêner.

Une fois passé son premier galop d’essai, Evans le transforme trois ans plus tard avec The Raid. Et non, il ne s’agit pas de la comédie d’aventure indigente avec Lorànt Deustch et Roschdy Zem (que j’ai vu en salle, pauvre de moi). Une fois n’est pas coutume, je ne m’étendrai pas sur le film pour ne pas transformer cette introduction en article à part entière, mais si vous cherchez la pierre angulaire de l’actioner 2010’s, elle se situe là, quelque part entre une manchette sur la tempe et un coup de genou dans la nuque. Pour être bref, c’est un concentré d’action d’1h40 comme on en voit trop rarement, d’une incroyable brutalité et magnifié par une mise en scène bestiale elle aussi, mais toujours fluide et lisible. Le tout, mis en chantier pour un tout petit million de dollars.

Face au succès critique et commercial, une suite ne tarde pas à voir le jour, sobrement intitulée The Raid 2 sous nos latitudes et sortie à l’été 2014. Alors que l’on pouvait s’attendre à un simple more of the same, Evans chamboule sa formule avec un film de 2h30 d’une incroyable générosité (comment se remettre de cette scène de course-poursuite dans Jakarta ?) mais progressant sur un rythme beaucoup plus lent, avec une intrigue approfondie à base de policier infiltré (encore et toujours Iko Uwais) et de guerre des gangs. Tiens donc, nous y revoilà. Cette première boucle bouclée, revenons maintenant sur les bords de la Tamise.

Allons donc à London

Dans la foulée d’une première scène qui donne le ton, sombre et violent, Gangs of London s’ouvre sur le meurtre de Finn Wallace (le fake Gerrard Dipardiou ci-dessous), ancienne petite frappe devenu leader de son propre empire, spécialisé dans le BTP du genre haut de gamme. En clair, si vous levez la tête en vous promenant dans la City de la série ou n’importe quel autre quartier huppé, vous avez de fortes chances d’apercevoir l’étiquette Wallace sur le nouveau gratte-ciel à la mode à être sorti de terre.

Bien sûr, derrière cette façade tout ce qu’il y a de plus légale, avec tout ce que cela comporte de storytelling à succès et d’opérations marketing de bienfaisance, se cache ni plus ni moins qu’une organisation criminelle, à base de blanchiment d’argent à grande échelle et de trafics en tous genres. Forcément, quand le patriarche vient à passer l’arme à gauche, qui plus est sans que personne ne parvienne à mettre la main sur les coupables, la clé de voûte qui permettait à l’édifice de se maintenir se craquèle violemment. Et ne comptez pas sur les maçons du cœur pour venir colmater les fissures.

We Are Family

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L’homme par qui tout est arrivé.

C’est donc une famille Wallace aux fondations chancelantes qui nous est présentée dans un premier épisode de 90 minutes réalisé par Evans lui-même. À la mort de Finn, tous les regards se tournent vers son fils Sean (Joe Cole, le John Shelby de Peaky Blinders), héritier naturel mais en tous points opposés à son mafieux de père. Tout le monde le dit dans la capitale : le petit gars n’a ni les épaules, ni la science du business et surtout pas les c*** de Finn pour reprendre l’affaire. Mieux (ou pire, c’est selon) : il ne s’en cache absolument pas et s’évertue à faire l’exact contraire ce que ses conseillers lui préconisent. Ce “qu’aurait fait son père” et dont il se fout comme de son premier chargeur vidé. Et ce n’est pas son frère Billy, héroïnomane notoire, ni sa sœur Jacqueline, enceinte jusqu’au cou et qui a pris ses distances depuis bien longtemps avec le reste de la famille, qui vont mieux endosser le costume de successeur.

La discrète et froide Marian, la veuve de Finn campée par une Michelle Fairley plus glaçante que jamais, est bien sûr réputée pour sa poigne de fer et son sang-froid à toute épreuve, mais ne s’est jamais investie personnellement. Et ce n’est pas en creusant dans le passé trouble de son défunt mari qu’elle trouvera des raisons de s’impliquer davantage. Que les fans de Game of Thrones se rassurent cependant. Après des débuts timides, son personnage gagne en épaisseur par la suite. Comme si la Lady Stoneheart des bouquins de Martin, privée d’adaptation télévisuelle, avait choisi de faire irruption dans une autre série. Oui, ça fait froid dans le dos.

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C’est toujours sympa les dimanches en famille.

Mais ce n’est pas tout, puisque derrière l’écusson Wallace se cache également une autre famille, celle des Dumani, menée par Ed (à gauche), partner in crime de Finn depuis leurs débuts, passés ensemble de rien à tout. Il est le vieux routard pas commode, prêt à tout pour sauvegarder ce qu’il a bâti au fil des décennies ainsi que sa position durement acquise au sein de la haute société londonienne. Surtout, il fait passer ses enfants avant toutes choses. Son fils Alex (à droite), justement, a été choisi par Finn pour représenter le nouveau visage public de la société, le jeune entrepreneur compétent et ambitieux, symbole comme tant d’autres d’un Londres plus cosmopolite que jamais. Quant à Shannon, sa fille, elle est une jeune mère célibataire opérant notamment comme décoratrice d’intérieur pour les appartements gérés par l’entreprise.

Pour ce petit monde, l’enjeu consiste donc à assurer l’avenir de l’empire Wallace tout en dénichant l’assassin de Finn. Le problème, c’est que ce ne sont pas les commanditaires potentiels qui manquent. Durant toutes ces années, Finn et Ed se sont associés avec divers clans, tous soucieux de préserver leurs intérêts en cette période trouble marquée par l’incertitude pesant autour de la succession de leur ancien boss. Boss mais aussi castrateur, qui les empêchait de prendre une quelconque décision sans son aval. Vous la sentez toute cette haine et cette frustration emmagasinées qui ne demandent qu’à refaire surface jusqu’à exploser ?

United Colors of London

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On boit un verre ou…

Albanais, Kurdes (Lale on t’aime), Pakistanais et même gens du voyage gallois : chacun voit dans le meurtre de Finn une ouverture potentielle pour tirer profit de la situation, étendre son territoire et nouer de nouveaux liens avec de nouveaux partenaires. Cette multiculturalité fait partie des choses que Gangs of London réussit le mieux. Certes, le premier épisode n’a de cesse de nous envoyer de nouveaux visages à la tronche, mais on finit par cerner les intérêts des différents groupes et à tisser les liens entre les personnages, le plus souvent avec des fils imbibés de sang.

Ce que j’aime le plus durant le peu de temps que je passe à Londres, a précisé Gareth Evans dans une interview accordée à la chaîne Youtube HeyUGuysc’est la diversité culturelle. Vous pouvez sortir dans la rue et entendre jusqu’à 10 ou 15 langues différentes.” Une réalité qu’il n’a pas hésité à saisir à bras le corps en tant que co-créateur, allant jusqu’à s’appuyer sur l’élection récente de Sadiq Khan en tant que maire de la ville pour créer une sous-intrigue, mais pas au point de verser dans le commentaire social. Certes, tous les personnages de la série ont un background plus ou moins approfondi au fil des épisodes (même les origines irlandaises de Marian refont surface) mais ils ne sont jamais réduits à cela. Il s’agit d’un élément constitutif de leur identité, un point de départ, qu’ils cherchent à fuir mais dont ils ne peuvent totalement s’affranchir.

Avant qu’Elliot naisse

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J’ai pas un truc sous ma chaussure ?

Au milieu de ce casting cosmopolite, le point de vue du spectateur est incarné par Elliot (le rookie Sope Dirisu, que certains bruits de couloir dans l’industrie placent déjà en pole position pour reprendre le smoking d’un certain James Bond). Sous-fifre dans l’organisation Wallace, il prend vite du galon en menant une opération sauvetage en solo pour récupérer Jack, le chauffeur de Finn, présent sur les lieux la nuit de son assassinat et enlevé par une bande rivale. Un gros nounours au grand cœur, pas encore complètement remis de la disparition soudaine de sa femme et sa fille, mais à qui il ne vaut mieux pas chercher des noises. Plutôt à l’aise dans l’art de manier ses poings, ses grands panards taille 48 (au moins), une fléchette, un hachoir ou tout autre objet plus ou moins contondant lui tombant sous la main, il devient l’un des sinon le seul homme de confiance de Sean. Observateur privilégié de ce milieu pas franchement recommandable, il nous fait visiter quelques-uns des quartiers les plus poisseux de Londres, avec ses immeubles dégoulinant de misères, grouillant de camés et de laissés-pour-compte, à quelques battements d’ailes des sièges sociaux des plus grandes entreprises du pays.

Elliot est surtout celui par lequel l’action débarque dans le récit. Et l’on ne parle pas ici d’un simple règlement de compte dans un pub. On parle ici d’une put*** de grosse baston dans un pub, avec un homme seul contre une quinzaine d’adversaires, une caméra qui le suit de près et dont les mouvements épousent la chorégraphie dans un ballet fait de craquements d’os et de mobiliers. Vous pensiez reprendre votre souffle ? Vous n’allez quand même pas laisser ces trois côtes fracturées et ces mains ensanglantées vous arrêter. L’affrontement se poursuit dans l’arrière-cour, sur les escaliers de service puis en bas des tours des immeubles voisins, sous les regards mi amusés mi inquiets d’enfants qui semblent déjà en avoir vu d’autres. Wow, mais il va vraiment le… Ouch, ça ça doit faire mal… Jamais une série ne m’a fait lâcher autant d’onomatopées, plisser le front ou serrer les dents en de vains gestes de compassions pour ces pauvres malheureux dont la mâchoire vient d’être éparpillée sur la moquette façon puzzle.

Avec armes, haine et violence

Gangs of London - 01

L’instant danois.

Les fans de The Raid trouveront donc largement de quoi s’extasier, même si l’on en vient lors des premiers épisodes à presque trop attendre ces scènes de bagarre, au point de ronger son frein dans les moments centrés sur une intrigue un tantinet complexe. Heureusement, non seulement le scénario se clarifie à mesure que les minutes passent, mais en plus Gangs of London delivers big time comme on dit là-bas, tout en parvenant à se renouveler avec brio. Si chaque épisode peut quasiment être résumé en une longue montée en tension débouchant sur un climax façon feu d’artifice, celui-ci ne prend jamais tout à fait la même forme. Dès le deuxième épisode, les prouesses martiales cèdent place à une fusillade d’une intensité rare, sommet de violence et de barbarie… jusqu’à un épisode cinq magistral. “That’s when we decided to go crazy,” a déclaré Evans dans une citation qui se passe de traduction.

Marquant le retour du Gallois derrière la caméra, ce segment central surprend aussi bien sur le fond (un retour en arrière osé dans la timeline de la série) que sur la forme, s’achevant par vingt minutes de siège autour d’une vieille maison de campagne fortifiée dans le Pays de Galles. Comme si Skyfall avait avalé Commando. À moins que ce ne soit l’inverse. Sauf que l’ami Gareth ne se contente pas de tout faire péter, mais prend le temps de développer ses personnages, laissant planer le doute autour d’une relation homosexuelle entre gitans, avant de pousser les potards à 11 sans jamais perdre le contrôle de sa mise en scène. Il y a du Tsui Hark chez le petit gars de Hirwaun, avec des mouvements de caméras aériens qui rappellent immédiatement les plans les plus fous de Time and Tide. Un moment de télévision tellement hors norme qu’il a fait l’objet d’un article entier (en anglais) chez Den of Geek, que l’on ne peut que vous encourager à lire pour en apprendre davantage sur le processus créatif du bonhomme.

The Crazy Gang

Gang of London - Gareth Evans

“J’avais oublié mes chaussures et là un mec me lance : Hey Gareth, tes Vans !”

Il faut dire que la conception de Gangs of London n’est pas loin d’être aussi intéressante que la série elle-même. À la base du projet, Evans avait été approché pour construire une franchise cinématographique autour du jeu Gangs of London, un obscur titre mélangeant phases d’action et de course sorti en septembre 2006 sur PSP et dont la Terre entière a oublié l’existence. Une idée d’autant plus bancale qu’en retombant sur le test de l’époque chez jeuxvideo.com, le site n’avait même pas daigné attribuer une note à ce qu’il considérait comme “une ébauche de synopsis“. Après avoir retravaillé le concept pour en faire une série, plus à même d’offrir suffisamment de profondeur à la galerie de personnages qu’il souhaitait développer, Evans emmène avec lui Matt Flannery, son directeur de la photographie attitré depuis ses débuts. Séparé de son équipe indonésienne suite à son retour au bercail, il reprend Jude Poyer, coordinateur des cascades rencontré sur Le Bon Apôtre (son précédent film réalisé pour Netflix), un martialiste fan de films hong-kongais parti là-bas à 19 ans et devenu cascadeur au sein de l’industrie HK.

Fort d’un cercle proche de complets déglingos, Evans cherche alors à s’entourer de réalisateurs partageant sa vision. Novice dans le domaine de la création télévisuelle, il porte son dévolu non pas sur des habitués du monde de la série, mais sur des réalisateurs en activité de cinéma de genre sur qui probablement peu auraient misé. Entrent ici Corin Hardy, réalisateur du Sanctuaire et de La Nonne, préquel du Conjuring-verse aux accents nanardesques, et Xavier Gens, cinéaste français qui avait signé coup sur coup l’adaptation de Hitman et Frontière(s) en 2007 avant de réapparaître dans un tout autre style en 2018 avec la comédie Budapest. Non, ne fuyez pas tout de suite, car malgré leur CV boiteux, les deux hommes s’en donnent ici à cœur joie, comme libérés des entraves d’une industrie frileuse. La palme revient à Hardy, qui conclue l’épisode cinq par un sublime plan-séquence à la dernière image fracassante.

City of the Damned

Gangs of London - 03

Joyeuses funérailles.

C’est un doux euphémisme que de le dire : on ne rit pas beaucoup devant Gangs of London. Gareth Evans n’est pas du genre à parsemer son récit de touches de second degré, et cette première série ne fait pas exception à la règle. Pourtant, que le résultat est réjouissant ! Une telle associations de talents, dont certains que l’on n’espérait plus retrouver à pareille fête, au service d’un projet aussi ambitieux, aussi ingénieux et beaucoup plus cérébral que ce que l’on pourrait penser de prime abord : que demande le peuple ? D’autant que dans Gangs of London, la violence la plus absolue ne réside pas toujours là où l’on croit. Il suffit de repenser à ces logements sociaux en piteux état, bientôt rasés pour faire place à un nouveau complexe immobilier haut standing, leurs habitants expulsés par l’entreprise qui les nargue à distance avec sa tour de 200 mètres de haut, barrant leur horizon depuis leurs balcons décrépis.

Dans ce monde-là, le salut n’existe pas et la fatalité finit toujours par débarquer, fracassant la porte d’entrée à grands coups de saton. Aussi puissants que soient tous ces chefs de clans londoniens, il y aura toujours quelqu’un au-dessus d’eux, agitant sa main invisible pour faire bouger le marché selon ses propres désirs. Les millions se récupèrent moins en jouant de la machette qu’en tapotant sur un clavier et l’endroit le plus mal famé de la ville ressemble davantage à un bureau clinquant au sommet d’un gratte-ciel d’une centaine d’étages qu’à une chambre d’hôtel miteuse aux vitres cassées. Au fond, que peuvent bien espérer les plus grandes familles mafieuses de la plus grande mégalopole européenne face aux rouages implacables et impersonnels du Grand Capital ? Perdus sans le savoir dans ce jeu truqué à échelle mondiale, les pions semblent eux condamnés à s’entretuer. Et le pire, c’est qu’on adore les regarder faire.

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