Les 12 Travaux d’Astérix : au panthéon de l’absurde

Nous sommes le 20 octobre 1976. Toute la Gaule est sous LSD. Toute ? Oui, oui, vraiment toute. Car en ce jour est sorti à travers le pays le troisième film d’animation à la gloire d’un célèbre petit guerrier gaulois résistant encore et toujours à l’envahisseur, un voyage hallucinant et halluciné restant encore aujourd’hui une référence pour quiconque l’ayant vu ne serait-ce qu’une fois durant son enfance. Bref, un petit chef d’œuvre de grand n’importe quoi anachronique à la française qui n’a pas pris une ride : Les 12 Travaux d’Astérix.

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Les 12 Travaux d'Astérix - René Goscinny

René la cravate taupe.

D’enfance, il aurait pu être question dans cet article à travers l’une de nos chroniques récurrentes devenue mondialement célèbre, d’autant que la cassette (enregistrée) du film fait sans nul doute partie de celles qui ont le plus tourné dans le magnétoscope familial. Mais Les 12 Travaux d’Astérix est bien plus intéressant à analyser du point de vue ce qu’il dit d’un monde dont personne n’a encore idée qu’il est sur le point de disparaître et de ce qu’il préfigure d’un monde qui n’existe pas encore. Un an et seize jours après la sortie du film, à 51 ans, René Goscinny, co-créateur et scénariste d’Astérix, est victime d’une crise cardiaque fatale en pleine épreuve d’effort chez son cardiologue.

Une tragédie qui entraîne avec elle le 1er avril 1978 la disparition des Studios Idéfix, quatre ans jour pour jour après leur ouverture. Le sort est parfois d’une cruelle ironie. Durant ce court laps de temps auront tout de même réussi à sortir de ces bureaux deux des meilleurs longs-métrages d’animation de cette époque, La Ballade des Dalton en 1978 et Les 12 Travaux deux ans plus tôt. Mais parce que le sort fait aussi parfois bien les choses, Les 12 Travaux est à l’origine de la création d’une filière d’animation devenue au fil du temps l’une des plus réputées de la planète, celle de l’École des Gobelins, mise sur pied pour venir prêter main forte aux équipes du film. D’ailleurs, si le sujet de l’animation à la française vous intéresse, je vous renvoie vers cette vidéo signée MrMeeea, centrée autour du film Astérix suivant, sorti bien plus tard en 1985, La Surprise de César.

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Les 12 Travaux d'Astérix - Le Pudding à l'Arsenic

Et un peu de sucre en poudre !

Mais ce n’est pas seulement pour ce qui vient après lui que Les 12 Travaux d’Astérix tient une place si particulière, c’est aussi par rapport à ce qui a été fait avant. Mis en chantier par Georges Dargaud (fondateur des éditions du même nom) sans l’aval de Goscinny et du dessinateur Albert Uderzo, Astérix le Gaulois, adaptation de l’album éponyme, ne satisfait pas les deux hommes qui décident alors deux choses : enterrer les deux autres projets de longs-métrages en cours (La Serpe d’or et Le Combats des chefs) et s’inviter sur la conception du second film, Astérix et Cléopâtre. Co-réalisateurs du film, ils imposent leur vision, avec un scénario moins directement lié à l’album et quelques fantaisies passées à la postérité, comme la scène du bain de Cléopâtre et bien sûr le pudding à l’arsenic, qui sera samplé quarante ans plus tard par le collectif hip-hop/electro Chinese Man.

Le style Astérix au cinéma est né. Dans la limite des moyens de l’époque (on est alors en 1968), l’objectif est d’être le plus inventif possible, en évitant de proposer deux fois la même chose au spectateur. Bien que plus rares, les chansons sont là pour se rapprocher de l’esprit Disney, dont Le Livre de la Jungle est sorti en France deux semaines plus tôt. Face à cette rude concurrence, Astérix et Cléopâtre s’en sort avec presque deux millions d’entrées, soit un très bon résultat mais en deçà des 2,4 millions d’Astérix le Gaulois, qui restera le plus vu jusqu’au Domaine des dieux en 2014. Est-ce à cause de cette baisse d’affluence ? Toujours est-il qu’il faut ensuite huit ans avant que Les 12 Travaux ne voient le jour. Une longue gestation dont les fruits donneront un nectar divin.

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Pour la première fois (et donc la dernière), en plus d’être co-réalisateurs du film, Goscinny et Uderzo en sont les co-scénaristes, assistés par leur ami Pierre Tchernia, qui prête également sa voix au narrateur durant l’introduction. Car oui, bien avant de jouer les faire-valoir d’Arthur dans Les Enfants de la télé, ce dernier était avant tout connu comme “Monsieur Cinéma”, du nom de l’émission qu’il a animé pendant près de dix ans entre 1967 et 1980. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les trois potos se sont déchaînés. Au plein cœur des années 1970, le trio signe une œuvre en parfaite harmonie avec son époque. En clair, ça sent bon le gigantesque délire sous psychotropes.

Premier élément à noter : contrairement aux deux films précédents, Les 12 Travaux d’Astérix n’est pas une adaptation d’un précédent album mais une histoire originale. Celle-ci démarre quand, au crépuscule d’une énième défaite cuisante face à ces irréductibles Armoricains, deux gradés de l’armée romaine en arrivent à la seule conclusion logique à leurs yeux : pour pouvoir repousser aussi facilement chacun de leurs assauts, ces Gaulois-là ne sont pas des Hommes. Ce sont des Dieux. Immortels. Invulnérables. Tout-puissants. Placé devant ce fait a priori hautement discutable, Jules César (ou Cisar ?) a une idée : soumettre ses pires ennemis à douze travaux équivalents à ceux qui ont permis à Hercule de prétendre à une place sur le toit de l’Olympe. Puissent-ils y parvenir, il leur remettra en personne les clés de Rome et de son Empire. En cas d’échec, ils n’auront d’autre choix que d’enfin se soumettre. Que pourrait-il se passer de mal ?

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Ce défi, vous l’avez compris, n’est qu’un prétexte pour placer Astérix et Obélix — oui, surprise, ce sont eux deux qui ont été choisis par Abraracourcix pour représenter le village — face à douze situations inédites et déjantées, en même temps qu’ils parcourent le chemin séparant leur village de la ville éternelle, où ils doivent se rendre. Mais même avant cela, le film donne le ton : au lever du soleil, la forêt est illuminée d’une superbe palette de couleurs aux tons pastels. Orange, rose, vert clair, bleu azur… Tout se mélange comme pour nous faire comprendre que le monde dans lequel nous pénétrons n’a pas grand-chose à voir ni avec celui que nous connaissons nous, ni avec celui des albums.

Le style crayonné propre à la bande-dessinée est toujours là, mais il est le seul élément auquel se raccrocher. D’autant qu’il ne faut même pas une minute au film pour briser le quatrième mur, avant de renouveler l’opération dans la foulée mais de façon radicalement différente. Nous voilà prévenus : notre voyage au paradis de l’absurde ne fait que commencer. Il sera court (1h22), sans arrêt, mouvementé, palpitant, dépaysant et surtout hilarant.

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Les 12 Travaux d'Astérix - Goscinny - Uderzo

Ah ça vous fait marrer !

Plus jeune, je n’avais pas conscience de la modernité à travers laquelle s’exprime l’humour de Les 12 Travaux. Rétrospectivement, il paraît même fou qu’un homme comme Uderzo, qui n’a jamais caché son désamour envers le Mission Cléopâtre d’Alain Chabat, ait pu valider certains gags préfigurant ceux des ZAZ (de David Zucker, Jim Abrahams et Jerry Zucker), treize ans avant le premier Y a-t-il un flic… De quoi prêter à sourire, surtout quand on sait que le trio américain fait partie des influences premières du Nul.

On pense alors aux Monty Python et notamment à Sacré Graal, mais sa sortie moins d’un an auparavant rend assez peu probable une quelconque influence laissée sur le projet. Et devant les innombrables situations improbables auxquelles nous confronte le film, nous revient plus d’une fois en tête le mantra si cher à Quentin Dupieux : no reason. En avance sur son temps Les 12 Travaux ? Assurément, ce qui ne l’empêcha pas de rencontrer un franc succès en salles, avec 2,2 millions d’entrées. Le manque d’Astérix au cinéma a aussi dû peser dans la balance mais au fond, peu importe la gourde, pourvu qu’on ait la potion.

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Avec son titre qui lui donne sa structure, Les 12 Travaux progresse comme un film à sketch, avec autant de saynètes parfaitement séparées les unes des autres qui, à l’heure d’Internet, se picorent amoureusement à coups de courtes vidéos de quelques minutes. On ne sait pas vraiment comment Astérix, Obélix et leur guide Caius Pupus font pour se rendre d’un lieu à un autre, ni même en combien de jours ils parviennent à rallier Rome et au final, on s’en moque bien. Le film nous laisse de toute façon assez peu de temps pour y réfléchir : les travaux s’enchaînent à toute vitesse, sans que l’on ne trouve quoi que ce soit à y redire. En forçant le trait, on pourrait ainsi ranger Les 12 Travaux dans la catégorie des “films à sketchs”, lui offrant de facto une place de choix parmi les meilleurs représentants de ce genre sinistré.

Goscinny et Uderzo vont même au-delà de la comédie d’aventure classique. Ils ne se contentent pas de proposer une géniale diversité de cadres à leurs scènes, mais leur apportent à toutes une résolution qui leur est propre et souvent inattendue. Dans un gag très “Tex Avery-esque”, le sprinteur grec transformé en fusée, tellement rapide qu’il brise l’écran, finit par s’écraser contre un arbre. L’invincible lutteur germain doit s’incliner face à la ruse d’Astérix après lui avoir expliqué calmement comment le mettre hors d’état de nuire. L’armée des soldats fantômes (qui n’est pas sans rappeler celle des morts du Retour du Roi) doit battre en retraite contre la colère et l’envie de sommeil Astérix. La palme revient sans hésiter à la question fatidique du vénérable du sommet, transformée en… blind test de lessives.

Le message est clair : le duo a décide de faire fi des conventions et avance motivé par l’envie de ne rien faire comme tout le monde. Un subtil art du contre-pied qui atteint son paroxysme lors de la traque de “la Bête”. Dans une séquence qui n’aurait pas dépareillé dans l’adaptation animée dérangée de 1978 du Seigneur des Anneaux, nos deux héros traversent une grotte lugubre où l’on croise aussi bien des oiseaux-squelettes, des ectoplasmes en forme de visages diaboliques, des squelettes qui jouent au tennis qu’un… métro, tout juste sorti de la bien nommée station Alésia (je ne sais pas où c’est). Cinq bonnes minutes de déambulations sans queue ni tête avant de finalement entendre le cri d’une Bête que l’on ne verra jamais, dévorée hors champ par Obélix. Du moins c’est ce que l’on comprend via une courte ligne de dialogue vite expédiée.

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Et puis, bien sûr, il y a ces deux scènes centrales un peu plus longues que les autres, sur lesquelles le film prend le temps de s’arrêter et pour cause : lorsqu’on pense aux 12 Travaux d’Astérix, nous reviennent avant tout en mémoire l’île du plaisir et la maison qui rend fou. Difficile de savoir laquelle de ces deux scènes est la plus perchée mais une chose est sûre, elles dénotent chacune pour une raison différente dans un film pensé avant tout pour le jeune public. Preuve supplémentaire s’il en fallait une qu’Uderzo et Goscinny ont toujours cherché à séduire au-delà de nos charmantes têtes blondes.

Car si Pixar est loué depuis une vingtaine d’années pour la fameuse “double-lecture” glissée au sein de ses productions, Astérix a lui commencé en 1961 en parsemant son récit de références visuelles et textuelles que “tu comprendras quand tu seras grand”. Nul besoin d’avoir fait de longues études cependant pour comprendre que les “plaisirs” de l’île du même nom, vantées par des tentatrices à la robe (très) courte et au décolleté enjôleurs ne s’arrêtent pas à deux ou trois coupettes de vin et une danse les pieds dans l’herbe fraîche, aussi orgiaque et quasi chamanique soit-elle.

Transition toute trouvée pour évoquer l’excellente bande-son signée Gérard Calvi, qui rempile pour la troisième et dernière fois (une fin de cycle on vous a dit). Les chansons disparaissent mais la bizarrerie et la loufoquerie restent, à l’image du thème principal iconique, interprété par un big band de jazz qui aurait pris un ou deux verres de trop dans la musette. Sur l’île du plaisir, Gégé se fait… plaisir (ahem) avec un peu plus de deux minutes complètement débridées, entre bossa nova, sonorités naturelles et rythmes “exotiques” comme on peut l’entendre à l’époque. À l’écran, on est à mi-chemin entre le clip du Love is all de Roger Glover et la comédie musicale hippie Hair — mais moins la version avec Julien Clerc que celle de Milos Forman, sortie en 1979.

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Une première montée d’acide qui sert presque à tâter le terrain avant LE sketch qui a fait passer Les 12 Travaux à la postérité. Un réceptionniste dur de la feuille, une balançoire, des formulaires par douzaines, des guichetières en train de papoter ou en pause, des escaliers à n’en plus finir et ce fichu laisser-passer A38. Non, la potion magique ne vous sera d’aucune utilité pour vous sortir des méandres de l’administration française. Heureusement, dans un jeu de miroir avec l’île des plaisirs où l’estomac d’Obélix tire Astérix d’une situation inextricable, c’est le vif cerveau de ce dernier qui sauve nos deux héros. Rappelez-vous en lors de votre prochain rendez-vous à la préfecture ou aux finances publiques : pour l’emporter, il faut les combattre avec leurs propres armes.

Une scène tellement culte, tellement absurde et en même temps tellement remplie de vécu qu’elle s’intègre immédiatement à la culture populaire, comme pour exorciser par le rire ces expériences traumatisantes et chronophages que tout adulte a vécu à un moment de sa vie. Faites le test chez vous et demandez à l’un de vos amis fonctionnaires (personne n’est parfait, vous en avez forcément un) si l’on ne lui a pas déjà fait la remarque ou s’il ne s’est pas lui-même senti piégé au milieu de cette usine à dingues. Une référence qui a semble-t-il infusé jusqu’en Pologne, à en croire une extraordinaire quête du non moins fabuleux DLC Blood & Wine pour The Witcher 3, où Gérard de la Rive, injustement classé comme mort dans les registres, se retrouve contraint de demander au guichet de la banque le… laisser-passer A38 pour avoir accès au contenu de son coffre. Si cela ne vous suffit pas pour jouer au meilleur contenu additionnel de l’histoire du jeu vidéo, je ne sais pas ce qu’il vous faut.

Millemercix

Si revoir aujourd’hui Les 12 Travaux d’Astérix est on ne peut plus facile (il suffit de posséder un compte Netflix), difficile d’imaginer revoir aujourd’hui un dessin animé comme Les 12 Travaux d’Astérix. Reprendre un personnage et une licence aussi familière du grand public pour en déconstruire une à une toutes les fondations façonnées par quinze années de lecture : voilà une prise de risque qui ferait pâlir de nos jours le moindre producteur. Ce film existe parce que Goscinny et Uderzo, présents à chaque étape de sa conception, ont pu le façonner exactement comme ils le souhaitaient, sans garde-fou, sans autre limite que leur propre imagination, que l’on sait débordante.

Ce sont cette folie parfaitement assumée, cette volonté d’aller beaucoup trop loin qui en font le charme et lui permettent de briller de mille feux au milieu de la masse même après toutes ces années. La politique de l’auteur-réalisateur tout puissant a bien sûr ses limites et ne tardera pas à les montrer outre-Atlantique avec Les Portes du paradis, autre genre de film crépusculaire. Mais il arrive parfois que, le temps d’un projet, de simples mortels s’élèvent au-dessus de leurs semblables et franchissent les portes du Panthéon.

Menraw vous le disait dans son article sur le dernier film Astérix en date, Le Secret de la potion magique : toute l’ambition réside aujourd’hui dans la recherche de cette fameuse recette qui permettrait de concilier petits et grands, ceux qui ont grandi avec Astérix et connaissent chaque tome par cœur comme le jeune public qui découvrirait les aventures du petit Gaulois. Entre respect d’un héritage immensément lourd à porter et volonté de réinventer le mythe, l’équilibre est parfois difficile à trouver. Certes dans un contexte complètement différent, Les 12 Travaux d’Astérix ne fait au contraire aucune concession et finit par toucher au génie. Car après tout, comme le disent eux-mêmes Goscinny et Uderzo à travers la bouche de leur héros pour clore le film : ce n’est qu’un dessin animé après tout, tout est permis.

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