Girl : tout d’une grande

Pour ce premier article sur Le Grand Pop, j’aurais pu choisir la facilité, céder aux sirènes de l’indignation en tirant à boulets rouges sur le calamiteux Venom. Sauf que la dernière croûte signée Sony n’a pas besoin de moi pour se vautrer dans sa nullité et s’était d’ailleurs déjà faite dézinguer par toute la presse ricaine spécialisée avant même de débarquer chez nous. [EDIT : depuis, le film a aussi rapporté plus de 850 millions de dollars au box-office…] À quoi bon donc ouvrir le bal sur un énième blockbuster oubliable quand on peut marquer le coup d’entrée avec celui qui sera incontestablement l’un des films de l’année.

Girl, puisque c’est de lui — ou plutôt d’elle — qu’il s’agit, est le premier long-métrage de Lukas Dhont, jeune cinéaste belge de 28 ans qui a frappé fort d’emblée en raflant la Caméra d’Or à Cannes en mai dernier (prix récompensant le meilleur premier film du festival, toutes sélections confondus) et offrant à son acteur principal, Victor Polster, le prix d’interprétation Un Certain Regard.

Au-delà des distinctions, ce qui frappe chez Girl, c’est cette maîtrise, cette précision, cette retenue, alors que le point de départ du film avait tout du sujet casse-gueule. Girl, c’est l’histoire de Lara, 15 ans, née Victor, qui cherche à accomplir simultanément deux de ses rêves : devenir pleinement femme et entamer une carrière de danseuse étoile, alors qu’elle vient d’intégrer l’une des écoles de danses les plus prestigieuses de Belgique.

Dhont : believe the hype

S’il peut sembler opportuniste de prime abord, Girl est le fruit d’une réflexion de près de dix ans, qui a largement eu le temps de mûrir pour achever sa transformation en quasi chef-d’oeuvre. L’histoire démarre en 2009, au moment où Dhont, alors étudiant de 18 ans en école d’arts audiovisuels, découvre dans le journal l’histoire de Nora, jeune fille de 15 ans piégée dans un corps de garçon et qui rêve de devenir danseuse.

Contactée par Dhont, qui veut faire de son histoire son premier documentaire, Nora refuse la proposition. Qu’importe, la réalité deviendra fiction, au prix d’un travail de longue haleine, en grande partie sur lui-même. Mal dans sa peau depuis son enfance, se sentant différent des autres, Lukas Dhont trouve dans le combat de Nora un écho à son propre mal-être. Après avoir tenté de se se conformer aux images de virilité que lui renvoyait son entourage et le reste de la société — notamment son père, qui voulait faire de lui un boy-scout –, allant jusqu’à sombrer un temps dans l’homophobie, le réalisateur en devenir parvient finalement à accepter son homosexualité.

Ce chemin intérieur, on le retrouve forcément dans le personnage de Lara. Elle a beau être sûre de son choix, elle n’en reste pas moins une adolescente complexée, renfermée, mais extrêmement courageuse. Et de fait, Girl a les défauts de ses qualités, que l’on retrouve souvent dans les premières œuvres de leur créateur. Le film va jusqu’au bout de ses idées et n’épargne rien à son héroïne, victime de son propre corps mais aussi du regard des autres.

Avec la transidentité, la dépression adolescente est au cœur de Girl, avec une mise en scène de la descente aux enfers qui rappelle le glaçant et injustement méconnu Después de Lucía. Tout sauf un hasard, quand on apprend que le réalisateur de ce dernier, le Mexicain Michel Franco, fait partie des cinéastes préférés de Dhont, aux côtés de Xavier Dolan et des frères Dardenne.

Girl - 02

Non, non, c’est rien, j’ai juste une poussière dans l’œil.

Un corps et désaccords

À cette maltraitance psychologique et morale s’ajoute une maltraitance physique, qui transparaît pendant les scènes de danse, touchées par la grâce, mais encore plus frontalement avant et après celles-ci. Le corps de Lara, tout comme ceux de ses camarades — il n’est jamais question d’ami(e)s — sont filmés avec respect, pudeur et humilité — tout l’inverse d’un voyeurisme malsain à la Kechiche — sans rien omettre des sévices qu’ils s’infligent.

À l’image du père de Lara, chauffeur de taxi célibataire qui élève seul ses deux enfants — l’absence de la mère n’est jamais évoquée, comme si elle avait fusionné avec le père — le spectateur tremble et s’inquiète pour cette fille qui n’en peut plus d’aller mal, et n’arrive pas à communiquer. Girl devient alors la chronique d’un sacrifice annoncé, une démonstration de la privation sous toutes ses formes, seul moyen pour Lara de parvenir à ses fins. Après une dernière tentative désespérée de s’approprier son corps, ne reste plus que l’appel au secours, déchirant.

Girl ne cherche pas à donner des leçons. Comme Lara, il ne veut pas non plus “servir d’exemple,” dans le sens où il ne tire aucune conclusion. Il se jette en revanche corps et âme dans un magnifique combat, celui de l’acquis sur l’inné, sans pour autant nous faire croire que tout peut se résoudre en un montage musical bien rythmé suivi d’un happy end. Chez Lukas Dhont, les traumas sont partout et, comme le suggère le dernier plan du film, il n’est de fierté et de beauté sans une grande souffrance.

Sources : Lemonde.fr et Libération
Crédits photos : geekster.be et allocine.fr

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