Halloween Kills : quand le croque-mitaine mord la poussière

Comment redessiner le masque de l’horreur ? Comment sculpter de nouveau le masque du Mal ? Après avoir terrorisé des générations entières pendant plus de quarante ans, mais aussi s’être fait méchamment lardé par le biais de suites plus ou moins réussies qui sont venues écorner sa réputation, la saga Halloween a ressurgi de sa tombe en 2018, plus violente et déterminée que jamais. Par l’intermédiaire du réalisateur David Gordon Green, adoubé par un John Carpenter toujours prêt à encaisser son chèque, et qui ressort de l’ombre pour endosser le double costume de producteur délégué et compositeur, la licence est revenue non pas pour un film, mais pour une toute nouvelle trilogie, marchant directement dans les pas de son glorieux aîné de 1978. Preuve que toutes les leçons du passé n’ont pas été comprises. À l’heure où Halloween Kills tente encore de faire frissonner le public en salles, et que le troisième opus, Halloween Ends, fait déjà planer sa silhouette sur 2022, ne serait-il pas temps de ranger le couteau de cuisine dans le tiroir ?

Souviens-toi Halloween dernier…

L’histoire de la franchise Halloween est pour le moins… chaotique. Parce que vous n’êtes peut-être pas familier avec son univers, que cela va vous aider pour le reste de l’article et qu’un peu de contexte ne fait pas de mal, reprenons les choses dans l’ordre. Halloween, c’est d’abord un film, titré chez nous La Nuit des masques, réalisé par John Carpenter et sorti aux États-Unis le 25 octobre 1978. Un incontournable du cinéma d’horreur, qui a participé à populariser à lui tout seul un genre alors balbutiant, le slasher. Vous l’avez compris, ce ne sera pas le sujet de cet article, mais heureusement pour vous, Menraw avait déjà défriché le terrain dans ce glorieux article intemporel.

Mais parce qu’Halloween, c’est aussi à l’époque l’un des films les plus rentables jamais sorti — plus de 47 millions de dollars de recettes pour un budget de 325 000 $ — les producteurs s’en donnent à cœur joie lors des deux décennies suivantes avec pas moins de cinq suites, avant un premier reboot, entamé en 1998 avec Halloween, 20 ans après, et achevé quatre ans plus tard avec Halloween : Resurrection. Suivra un deuxième diptyque, écrit et réalisé entre 2007 et 2009 par Rob Zombie, pour deux films sobrement intitulés Halloween et Halloween 2, qui fonctionnent à la fois comme un prologue et une relecture de la mythologie originelle.

Allô Ween ? Ici Trouille !

Cette longue liste pour mieux vous dire que tout ça, David Gordon Green s’en tamponne. Comme l’avait fait H20 vingt ans plus tôt, son Halloween a lui fait fi de ce joyeux bordel pour se poser en successeur direct du chef d’œuvre de Jean Charpentier. Dans le monde de la fiction également, quarante années se sont écoulées depuis le massacre d’Haddonfield, cette charmante bourgade — fictive elle-aussi — de l’Illinois. Traumatisée à vie par ce qu’elle a vécu, Laurie Strode, encore une fois incarnée par Jamie Lee Curtis, vie recluse dans une cabane perdue au milieu de nulle part, transformée en bastion à grand renfort de safe room, de cache de flingues et de rideaux de fer pour verrouiller les différentes pièces de la bâtisse.

Durant tout ce temps, elle s’est préparée elle, ainsi que sa progéniture, à l’inéluctable retour de Michael Myers, qu’elle juge résolu à venir terminer tôt ou tard ce qu’il a commencé. Un vœu pieux plus qu’une crainte, qui se réalise finalement le 30 octobre 2018, quand le tueur, aidé par son médecin illuminé, parvient à s’échapper du bus qui devait l’emmener vers son centre de détention définitif, et entreprend de retourner à Haddonfield pour poursuivre sa traque. Mais qui est vraiment le chasseur, et qui est vraiment la proie ?

Boogeyman Wonderland

En multipliant les clins d’œil et en inversant le rapport de force du premier film, le Halloween de 2018 réussit son pari de suite respectueuse, tout en injectant de nouvelles idées à même de fonctionner à la fois sur les nouveaux venus et les vieux de la vieille. Voir trois générations de femmes Strode tenir tête au croque-mitaine dans une dernière scène dantesque a quelque chose de jouissif. Gordon Green assume même à 100% son parti-pris « retcon » (pour continuité rétroactive), en reconstituant dans le générique d’intro la citrouille de 1978 et en balayant d’un revers de la main au détour d’un dialogue certaines pistes narratives absurdes lancées dans les années 1980 — non, Laurie et Michael ne sont pas frères et sœurs.

Dommage que le film mette un peu de temps à parvenir à ce climax, délayant son propos et sa narration via toute une galerie de personnages secondaires à peine traités (les deux journalistes), têtes à claques (les potes de la petite-fille Allyson), ou en décalage avec le ton général (l’enfant baby-sitté). On peut également regretter un Michael Myers un peu trop présent face caméra, plus « caché à la vue de tous » que tapi dans l’ombre et qui met en scène ses meurtres de manière un peu trop gratuite. Mais si l’on se dit que le film se termine alors qu’il semblait enfin démarrer, on est en droit d’espérer de belles et grandes choses pour la suite, non ?

Le mythe errant

Le saviez-vous ? À l’origine du projet, ce revival d’Halloween n’était pas censé donner lieu à une trilogie mais simplement offrir une nouvelle entrée à la franchise. David Gordon Green était même tellement convaincu que son film allait se planter qu’il a accepté de parier contre l’équipe des cameramen que son bébé attendrait les cent millions de dollars au box-office. Résultat des courses : il y a gagné un tatouage et le droit de réfléchir à une suite, ce qui a finalement donné lieu à deux longs métrages. Mais parce que rien n’est définitivement simple avec Halloween, ce Halloween Kills sorti en 2021 fonctionne en fait comme une suite directe au Halloween de 2018, reprenant à la seconde où le précédent s’est arrêté et se déroulant dans la même nuit.

Dans un tel contexte, vous vous en doutez, découvrir le second sans avoir vu le premier s’avère compliqué voire dénué d’intérêt. Mais Halloween Kills va bien au-delà de ça et convoque directement les fantômes du film de 1978. Tommy et Lindsey, les enfants gardés par Laurie Strode lors de la fameuse nuit des masques font ainsi leur retour, avec quarante balais de plus, accompagnés de Lonnie, le gamin qui avait tenté de s’introduire dans la demeure abandonnée des Myers avant de prendre peur, chassé par le Docteur Loomis. D’ailleurs, celui-ci aussi réapparaît l’écran, sous les traits de ce bon vieux Donald Pleasence, recréé en 3D pour l’occasion. C’est donc toute une mythologie qui refait surface, avec une bonne grosse dose de méta et dans une abondance de nouveaux personnages qui écrasent ceux (ré)introduits trois ans plus tôt.

La soif de lore

Car à l’instar d’un certain Star Wars VIII, Halloween Kills semble bien plus intéressé de partir dans sa propre direction que de creuser le sillon pourtant plein de promesses laissé par son prédécesseur. Vous avez aimé la Laurie Strode badass, infecte et entreprenante de 2018 ? Oubliez-la. Avec une plaie ouverte au ventre de la taille de l’Illinois et une intervention chirurgicale lourde subie dès les premières minutes, grand-maman n’est pas en état de quitter l’hôpital de tout le film et ne peut faire mieux que de parler du bon vieux temps (sic) avec son copain de chambrée, l’agent Hawkins. Mais si, vous savez, le flic introduit dans l’épisode précédent qui a participé à l’arrestation de Michael Myers la nuit de la tuerie. Dans Kills, ce personnage a une fonction : servir de porte d’entrée vers un approfondissement du lore du film de 1978. Selon cette nouvelle version des faits, après avoir manqué de tuer Laurie, Michael est allé se réfugier dans son ancienne maison, où il s’est fait traquer puis arrêter par la police, non sans avoir eu le temps 1) de faire peur au petit Lonnie et 2) de mettre la main sur le partenaire de Hawkins, que ce dernier tue par accident, ratant Myers par la même occasion.

Le film de Carpenter fonctionnait sur l’épure, conséquence de son manque de budget certes, mais embrassée jusqu’au bout. Michael Myers, le croque-mitaine, le Mal absolu, après avoir encaissé tout ce qu’il a encaissé, après avoir pris six balles dans le buffet et être tombé d’un balcon, s’est évanoui dans la nature. Il n’est plus humain, il n’est pas même surnaturel ; il est devenu un concept, toujours présent même (surtout) lorsqu’on ne le voit pas, capable de ressurgir à tout moment. Bien sûr, les innombrables suites listées plus haut ont bafoué cette idée. En les effaçant, en les jugeant illégitimes mais en tenant tout de même à apporter sa pierre à l’édifice, David Gordon Green et ses scénaristes Scott Teems et Danny McBride se placent d’emblée au-dessus de ces nanars grotesques. Mais encore faut-il pouvoir proposer mieux, au-delà de quelques gimmicks de mise en scène repiqués ça et là. Encore faut-il avoir compris ce qui faisait la force et la richesse thématique de l’œuvre que l’on cherche à enrichir. Encore faut-il se poser la question : est-ce bien nécessaire ?

Vivre pour le Myers

Sur le papier, l’idée de base est pourtant claire. Le Halloween de 2018 traite des conséquences des atrocités commises par Michael Myers sur une jeune femme devenue mère, et sa famille. Halloween Kills élargit le propos en montrant l’impact de ce personnage et de ses actions sur l’ensemble de la ville d’Haddonfield. La propagation du Mal, sa diffusion dans la société depuis des décennies, son souvenir toujours intact, le parfum qu’il laisse planer dans l’air à l’approche de cette date fatidique impossible à oublier. Oui, il y a là une indéniable richesse à explorer, de même que la transformation d’un patelin sans histoire en lieu de commémoration aux habitants remplis d’une colère froide ne demandant qu’à exploser. Dans Halloween Kills, il n’est plus question de fuir pour tenter de survivre à la menace mais de l’éliminer.

Et de fait, c’est un peu ce qu’il se passe. La figure de Michael Myers telle qu’on la connait, telle que David Gordon cherche lui-même à la reprendre, disparait progressivement de la pellicule. À croire qu’il s’agit du personnage qui l’intéresse le moins, ou en tout cas dont il ne sait pas quoi faire. À tel point que personne dans le film ne comprend ses motivations, à supposer qu’il en ait. À ce titre, son retour dans la demeure familiale, occupée par un couple gay (l’un d’eux s’appelle Big John, wink, wink) sur lequel on s’attarde beaucoup trop sans aucune raison, est un modèle de non-cinéma. Haut-lieu du cinéma d’horreur, théâtre de l’un des plans-séquence les plus mythiques du Septième Art, on aurait adoré le voir réutilisé de manière intelligente. Mais personne ne s’est visiblement posé la question. À la place, on a le droit à un Michael Myers transformé en véritable machine à tuer, qui empile les corps par paquets de douze dans de grandes gerbes de sang ou des moments de sadisme grand-guignolesques.

Politik kills

Halloween Kills - 04

Bas les masques

L’héritage d’Halloween fait partie de ces poids qui semblent bien trop lourds à porter, sur lesquels bon nombre se sont cassé les dents et que d’autres continuent pourtant de chercher à s’approprier. À l’image d’un Candyman transformé cette année en vengeur de la communauté noire face aux violences policières, peut-on projeter sur les vieilles gloires du cinéma d’horreur tous les maux du XXIe siècle ? Certes le cinéma de genre, sous couvert de ne pas y toucher — du moins pour ceux qui avaient envie de ne pas voir — a toujours tendu un miroir déformant sur son époque, en utilisant ses propres codes et un certain symbolisme. Mais aujourd’hui, alors que ses figures les plus marquantes se sont à leur tour transformées en symboles, le risque est grand de retomber dans une nouvelle forme d’exploitation.

Si John Carpenter n’a jamais souhaité réaliser la moindre suite à son Halloween (ce qui ne l’a pas empêché à l’époque de scénariser le deuxième et de le co-produire, ainsi que le troisième), c’est parce qu’il jugeait ne rien avoir à ajouter à son histoire. Bien sûr, d’autres se sont chargé de le faire pour lui, permettant à sa création de s’enraciner durablement au sein de la pop culture. David Gordon Green lui-même s’inscrit dans cette démarche ; pas en dessous du reste, mais certainement pas au-dessus. En espérant maintenant qu’il tienne sa promesse pour 2022 et que, pour de vrai, Halloween Ends.

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