Le Convoyeur : séance de rattrapage avant la sortie du remake

On se méfie toujours quand les grands studios d’Hollywood récupèrent un film venu d’ailleurs. Peut-être encore plus quand il s’agit d’un film français. On se souvient de ce qu’ils ont fait à Taxi ou au Diner de cons. Pour ma part, je trouve ça plutôt flatteur qu’ils nous regardent bricoler notre cinéma local et s’en inspirent pour alimenter le leur. J’irais même jusqu’à dire que, parfois, ils améliorent sensiblement la proposition initiale. Souvenez-vous de La Totale !, devenu True Lies entre les mains expertes de James Cameron !

“La Totale !” et son remake “True Lies”, quand Claude Zidi cède la place à James Cameron

Il faut aussi admettre que, parfois, ce n’est pas seulement le remake qui est nul. C’est aussi le miroir déformant d’Hollywood qui rend un film monstrueux. Par exemple, si vous voyez un jour l’incroyable polar argentin Dans ses yeux, qui a réussi à chiper à Un prophète l’Oscar du meilleur film étranger, méfiez-vous de son remake américain Aux yeux de tous, même si Nicole Kidman et Julia Roberts font plus rêver que Ricardo Darín et Guillermo Francella. De la même façon, Vanilla Sky n’a pas tout saisi d’Ouvre les yeux. Mais voyez la distribution de l’un et de l’autre et dites-moi quel film vous avez envie de voir.

Le Convoyeur - Abre Los Ojos - Vanilla Sky

Tom Cruise remplace Eduardo Noriega dans “Vanilla Sky”, la version américaine de “Abre los ojos”.

Parfois, c’est même perdu d’avance. Pendant des années, on a entendu dire que Steven Spielberg préparait un remake d’Old Boy avec Will Smith dans le premier rôle. C’est finalement Spike Lee qui l’a tourné, avec Josh Brolin. Le résultat n’est pas convaincant, mais pas abject non plus. Peu importe : comment l’industrie hollywoodienne a-t-elle pu se croire capable de rendre justice à film pareil ? Passez directement au paragraphe suivant si vous ne l’avez jamais vu. Comment Spike Lee et Josh Brolin, et à beaucoup plus forte raison Steven Spielberg et Will Smith, ont-ils pu croire qu’ils sauraient raconter l’histoire d’un homme qui se fait séquestrer par un ennemi d’enfance pendant quinze ans, dans le but de le voir coucher avec sa propre fille sans le savoir, tout ça pour se venger d’une indiscrétion qui poussa la sœur de son rival au suicide? Le tout finissant par le héros qui se tranche la langue ?

Le plan séquence de “Old Boy”, un tour de force cinématographique dont le remake est impossible.

Je m’égare.

Guy Ritchie a tourné un remake du Convoyeur de Nicolas Boukhrief, avec Jason Statham, Scott Eastwood et Josh Hartnett pour remplacer Albert Dupontel, Jean Dujardin et François Berléand. J’ai vu la bande-annonce, j’ai revu le film original et il faut que je vous parle de tout ça.

Impossible n’est pas français. Improbable, en revanche…

Déjà : cessez de chercher cette bande-annonce sur YouTube. Je l’ai vue en avant-première à un congrès professionnel.

Il y a des films qu’on aime et des films qu’on rejette. Il y a des films culte qu’on connaît par cœur. Il y a des plaisirs coupables qu’on revoit en douce. Il y a des films poignants qu’on ne peut pas revoir. Et puis il y a des films qui nous font un gros effet un jour et qui ont perdu de leur magie quand on y revient, bien plus tard. J’avais bien peur que Le Convoyeur soit de ceux-là. Je l’ai vu deux fois à sa sortie, en 2004, tant il m’a plu. Ensuite, je l’ai ignoré, cultivant le souvenir d’un thriller français sombre, simple, inattendu et efficace. Mais seize ans après, à l’approche de la sortie du remake par Guy Ritchie, j’ai voulu le revoir. Ça tombe bien : il est sorti il y a six mois en Blu-ray dans une version restaurée, agrémentée d’un entretien d’une demi-heure avec son réalisateur qui revient sur la genèse de son film.

Le Convoyeur raconte l’histoire d’un homme sans histoire, Alexandre Demarre, qui débarque dans son nouveau job : convoyeur de fonds dans une société bientôt rachetée par un groupe américain. Alexandre est tellement sans histoire qu’il ne semble même pas avoir d’histoire du tout. Il vit dans une chambre d’hôtel sans femme, sans enfant, sans ami. Il ne pose pas de question, il ne parle pas beaucoup, il fait ce qu’on lui demande. Ses collègues, plus hauts en couleur les uns que les autres, commencent à se demander ce qu’il cache. Mais, entre livraisons houleuses, suicides fréquents et braquages à répétition, personne n’a vraiment le temps d’enquêter sur Alexandre Demarre et les raisons qui l’ont poussé à devenir convoyeur de fonds du jour au lendemain.

Albert Dupontel est Alexandre Demarre, un homme sans histoire.

Quand le film est sorti en avril 2004, on ne connaissait pas bien Nicolas Boukhrief. Il n’est pas devenu une grande vedette depuis, mais il a beaucoup fait parler de lui, notamment en 2015, lorsque son film Made In France a été déprogrammé suite aux attentats du 13 novembre. A l’époque, seuls les journalistes et les cinéphiles les plus avertis savaient qu’il était critique de cinéma avant de devenir réalisateur et qu’il avait déjà tourné deux films, Va mourire (sic) en 1995 et Le Plaisir (et ses petits tracas) en 1998, qui n’ont pas eu tellement de succès.

“Le Convoyeur”, plus gros succès populaire de son réalisateur.

En 2004, on ne voyait pas non plus beaucoup de polars français. Personne ne les encourageait. Les écrans de télé ne diffusaient pas encore de séries comme Engrenages ou Le Bureau des légendes. L’idée d’un film de genre français paraissait insolite. Le film policier, chez nous, évoquait encore des grands noms de l’histoire du cinéma, comme Jean-Pierre Melville. En général, le polar était d’ailleurs un prétexte pour développer un style, une mise-en-scène virtuose. Jacques Audiard et Olivier Marchal ne s’étaient pas encore fait un nom et restaient des aliens dans le paysage cinématographique.

Jean Dujardin est Jacques dans son premier rôle à contre-emploi au cinéma.

Mais, le plus troublant, c’est qu’en 2004, l’idée d’un film sombre, resserré, de moins d’une heure et demie, avec des retournements de situation et des fusillades, emmené par Albert Dupontel, Jean Dujardin et François Berléand était absurde. Ces types-là étaient connus pour nous faire rire. Dupontel, c’était Bernie et ses one-man-shows. Berléand, c’était un second rôle dans des comédies comme Ma petite entreprise. Et Dujardin, c’était les “Nous Ç Nous” et la série Un gars, une fille. Il était encore loin du succès de Brice de Nice, loin de OSS 117, loin de Martin Scorsese, loin de George Clooney, loin de Cannes et loin d’un Oscar !

À grands coups de Statham

Comment voulez-vous que ce programme soit justement restitué par Jason Statham, dont la carrière depuis les années 2010 se résume à casser des gueules dans la saga Fast & Furious, Scott Eastwood, dont la carrière depuis les années 2010 se résume à attendre de casser des gueules dans la saga Fast & Furious, et Josh Hartnett, dont la carrière depuis les années 2010 se résume à se casser la gueule, loin de la saga Fast & Furious ?

Jason Statham, Scott Eastwood et Josh Hartnett, les têtes d’affiche du remake “Un homme en colère”.

Je ne veux pas condamner un film avant de l’avoir vu, d’autant que, contrairement à la presse cinéma française, je suis plutôt du genre à défendre Guy Ritchie. J’irai évidemment voir Un homme en colère (titre du remake) dès sa sortie en janvier prochain, ne serait-ce que pour assister à ses retrouvailles avec son comédien fétiche, Jason Statham, qu’il n’a pas dirigé depuis 2005 (Revolver). Mais, après avoir découvert la bande-annonce et revu l’original, je grimace un peu.

Retrouvailles entre Guy Ritchie et son acteur fétiche Jason Statham.

D’abord, même si Le Convoyeur est un polar, il ne se réduit pas à ça. Le réalisateur l’explique dans le complément du Blu-ray : c’est un film un peu fauché, au sous-texte social important. Comme Nicolas Boukhrief n’a pas réussi à trouver beaucoup d’argent pour son film, il a inclus cette dimension cheap dans son scénario. C’est notamment ce qui explique que la société de convoyeurs de fonds qui embauche le héros en CDD soit en crise et sur le point d’être rachetée. À travers cette idée, une grande partie du film est consacrée à mettre en lumière une problématique absurde : le transport de sacs d’argent liquide, qui soumet éternellement à la tentation du vol, ne peut être accompli par des gens démunis ou aux abois, et donc naturellement enclins à se laisser tenter. Certains sont accros aux jeux d’argents, d’autres sont racistes et frustrés de n’avoir jamais sorti leur arme, la plupart picolent et fument des joints pendant le travail… Même si le film repose sur une intrigue de thriller parfaitement nouée, il s’autorise à déployer une vraie profondeur dans sa contextualisation. Je veux bien croire que Guy Ritchie s’y tiendra, mais je connais le bonhomme et j’ai le droit d’avoir des doutes.

Alexandre Demarre (Albert Dupontel), contraint de se défendre face à un jeune braqueur dans “Le Convoyeur”.

Ensuite, le personnage incarné par Jason Statham, reprenant le rôle d’Albert Dupontel, ne s’appelle évidemment pas Alexandre Demarre, mais “H”. Ce n’est pas grand-chose, mais voilà qui n’aide pas à étoffer ce héros. C’est immédiatement un personnage de cinéma à la mâchoire carrée, auquel mieux vaut ne pas chercher des noises.

Jason Statham est “H” dans “Un homme en colère”.

C’est sur le point du mystère que la bande-annonce d’Un homme en colère m’a le plus déçu. Dans Le Convoyeur, il y a deux coups de théâtre : qui est Alexandre Demarre et que cherche-t-il ? Pour sa transposition hollywoodienne, on a choisi de révéler dès les premières images la réponse à la première question. C’est dommage. La grande originalité du Convoyeur est de nous faire suivre un héros dont on ne sait rien pendant presque une heure de film. Et, quand la vérité surgit, on brûle d’avoir la réponse à la question suivante, car ce premier retournement de situation fait basculer le film dans un type de récit très particulier. On passe presque d’un genre à un autre.

Les héros du film “Le Convoyeur” : des personnages démunis et aux abois.

Enfin, il y a la nature même d’un film avec Jason Statham qui me fait croire qu’une fois encore, Hollywood et le reste du monde ont du mal à se comprendre. Le Convoyeur est un film violent. Il y a des coups de feu, des fusillades, du sang et des morts. Mais le film d’origine s’interroge sans cesse sur ce qu’implique cette violence. Dans une scène centrale, Alexandre Demarre tue un jeune homme dans une situation de légitime défense. Il ne peut malgré tout pas se le pardonner. Sans dévoiler la fin, le film lui-même ne le lui pardonnera d’ailleurs jamais. La bande-annonce d’Un homme en colère montre Jason Statham dans toute sa splendeur, abattant des assaillants à tour de bras, adroit du flingue comme personne. Peut-être que ces images sont sorties de leur contexte. Le bénéfice du doute subsiste. Quoi qu’il en soit, si la violence n’est pas traitée avec le même soin dans ce remake, Le Convoyeur aura perdu beaucoup de sa pertinence.

C’est le moment de faire intervenir Carlos

On ne s’attendait pas à voir apparaître dans cet article le nom du fils de Françoise Dolto, chanteur du célèbre Tirelipimpon et de Papayou. Pourtant, je me sens comme lui dans cette pub Oasis de la fin des années 1980, quand on lui a chipé sa boisson et qu’on essaie de lui refourguer une copie en lui disant : “Tiens, c’est pareil”. Moi aussi, “Quand je dis Oasis, c’est Oasis”. Vous ne voyez pas de quoi je parle ? On se la remet un petit coup.

Le Convoyeur n’a rien perdu de sa fureur seize ans après. Nicolas Boukhrief l’appelle son “film boulet”, celui dont on lui parle continuellement alors qu’il en a réalisé sept autres. C’est vrai, mais aucun d’entre eux n’a rassemblé un demi-million de spectateurs dans les salles. J’imagine aussi que Bruce Willis aimerait qu’on lui parle d’autre chose que de Die Hard depuis plus de 30 ans, mais une fois qu’on a réussi une chose pareille, que faire ?

Seize ans après, “Le Convoyeur” n’a rien perdu de sa fureur.

Drôle de souvenir : à l’époque, mon meilleur ami passait des concours. Il cherchait à aller au cinéma avec sa copine pour se changer les idées. Je lui avais recommandé d’aller voir ça. Il en était revenu en me disant : “C’est bien, mais c’est glauque.” C’est exactement le même commentaire que ma femme a sorti lorsque nous l’avons revu chez nous, récemment. Qui donc sortira d’Un homme en colère de Guy Ritchie, avec Jason Statham, en disant : “C’est bien, mais c’est glauque” ? Encore une fois, laissons sa chance au produit, mais je suis déjà convaincu qu’on va plutôt entendre, au mieux : “C’est con, mais je me suis éclaté.”

“C’est bien, mais c’est glauque.”

Par ailleurs, on a le droit d’aimer un curieux polar à la française et un film d’action hollywoodien. Mais c’est étrange de penser que les deux peuvent être les faces d’une même pièce. Si vous regardez La Isla minima et son remake allemand Lands of Murder, vous allez probablement vous dire que, malgré quelques différences, il s’agit bien de deux façons de raconter la même chose. Je suggère donc que nous prenions de la distance avec notre propre patrimoine cinématographique, sinon nous ne sommes pas sortis de l’auberge. Je signale qu’un rappeur américain nommé Andrew ‘Rapman’ Onwubolu est actuellement en train de développer un remake d’Un prophète, avec Russell Crowe dans le rôle de Niels Arestrup.

Un polar qui témoigne de la force et de la singularité du cinéma français.

Nous qui sommes si prompts à caricaturer notre cinéma français en racontant qu’il ne nous offre que Les Tuche 4Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu 3 et des films introspectifs avec Isabelle Huppert et des acteurs aux cheveux gras, rappelons-nous qu’à la fin des années 1990 et au début des années 2000 a émergé une génération singulière, incarnée par Christophe Gans, Mathieu Kassovitz, Jan Kounen, Albert Dupontel et Gaspar Noé. Parmi ces noms, il y avait aussi Nicolas Boukhrief, moins connu, mais tout aussi capable de rendre au cinéma français le panache qu’on lui a trop reproché d’avoir perdu. Le Convoyeur est un symbole de cette originalité que nous pouvons cultiver avec fierté, car aucun Guy Ritchie, aucun Jason Statham et aucun studio à Hollywood ne sauront se l’approprier.

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