Babylon : la tour de Babel infernale

Il faisait partie des films les plus attendus de ce premier trimestre 2023, voire de l'année. Babylon, le nouveau projet du réalisateur franco-américain Damien Chazelle, sorti chez nous le 14 janvier, se veut comme une gargantuesque ode au cinéma. Transportée à Hollywood, au carrefour de l'une des plus grosses transformations de l'histoire de l'industrie, entre cinéma muet et parlant, vieilles gloires et jeunes espoirs à la carrière météorique, cette Babylone contemporaine cherche tellement sa place parmi les autres mégalopoles du 7e Art qu'elle en oublie de poser ses propres fondations. Guère étonnant donc, que l'entreprise finisse par s'auto-détruire, dans une orgie sublime mais vaine.

Itinéraire d'un enfant gâté

Babylon - Damien Chazelle

Roger, deux muscadets !

S'il est bien quelque chose que l'on peut saluer chez Damien Chazelle, c'est qu'il n'est pas homme à faire les choses à moitié. De son tout premier long-métrage méconnu, Guy and Madeline on a Park Bench, film quasi intégralement musical tourné en noir et blanc au taiseux First Man, froid et rugueux comme un gros caillou perdu au milieu de l'espace, en passant par Whiplash, explosion jusqu'au-boutiste incarnée par un duo de personnages ébouriffants et La La Land, conte moderne mi-virevoltant mi-mélancolique, il a toujours réussi à imposer sa vision d'auteur. Celle d'un jeune étudiant en cinéma passionné de jazz et de comédies musicales, vouant un véritable culte aux classiques du genre, à commencer par Les Parapluies de Cherboug et Les Demoiselles de Rochefort. Un profil atypique, mais pas forcément bankable sur le papier, qui fait pourtant immédiatement recette, ce que symbolise en 2017 un Oscar du meilleur réalisateur – et presque du meilleur film – reçu pour La La Land.

Et ce n'est pas le succès tout relatif au box-office de First Man qui refroidit les exécutifs d'Hollywood, tout heureux de lui confier un budget de 80 à 100 millions de dollars (en fonction des sources) pour une fresque hors normes de trois heures sur les coulisses de Los Angeles, durant cette période mouvementée que fut le passage du cinéma muet au parlant. Un projet comme on n'en produit plus, pensé par Chazelle comme "l’envers cauchemardesque de Chantons sous la pluie". Plus difficile à vendre tu meurs, ce qui explique sans doute, pour attirer l'attention du public, la bande-annonce criarde et hystérique à laquelle nous avons eu droit… mais qui reflète finalement assez bien le produit final.

City of stars

Babylon, c'est en quelque sorte l'anti La La Land. Un négatif qui troque les cocktail parties bon enfant en robes colorées pour des soirées décadentes où le sexe, l'alcool, la drogue et autres déviances diverses ont élu domicile, des années avant notre arrivée. Margot Robbie remplace alors Emma Stone dans le rôle de la jeune soupirante Nelly LaRoy, à quelques différences près : une enfance traumatisante, la conviction d'être déjà une star – "On n'en devient pas une, on l'est ou on ne l'est pas" – et un penchant certain pour la coke et l'auto-destruction.

En débarquant sous influence au manoir d'un tout-puissant producteur américain, elle tape immédiatement dans l'œil de Manny, incarné par le nouveau venu Diego Calva. Un homme à tout faire corvéable à souhait, rêvant plus que tout de mettre les pieds sur un plateau de tournage, quitte pour cela à se prendre des seaux de merde d'éléphant sur la tronche – la caméra et donc le spectateur recevant également leur part. Il faut attendre une bonne demi-heure déjà épuisante pour le voir rencontrer par hasard Jack "Brad Pitt" Conrad, acteur régnant en maître sur le cinéma muet de l'époque.

Une époque bien vite appelée à devenir révolue. Le film démarre en 1926, un an avant que le parlant ne débarque dans les salles obscures, Le Chanteur de Jazz – tiens, tiens – et les films suivants faisant l'effet d'une bombe à la fois auprès du public et des studios. Les jours sont comptés pour Conrad et LaRoy, qui ne trouveront jamais leur place au milieu de cette industrie tourneboulée, entamant alors une lente et pénible descente aux enfers. Vous trouvez que ce pitch ressemble à celui de The Artist ? C'est normal, Chazelle laissant toutefois de côté le conformisme d'époque, pour une esthétique et un dynamisme tout ce qu'il y a de moderne, plus propice à raconter ce qu'on ne voit pas derrière ces écrans 4:3 en noir et blanc.

Excès de (Cha)zèle

Cette frénésie marque le retour au pur style Chazelle. La fête d'introduction donne le ton, avec une caméra qui se fraie tant bien que mal un chemin au milieu des corps plus ou moins dénudés. Sauf que bien vite, on en voit les limites. Pour un plan-séquence d'exposition nous montrant instantanément le magnétisme du personnage de Margot Robbie, on a le droit à tout un tas de copies bien moins inspirées. Et on a beau adorer la bande-originale de Justin Hurwitz – compagnon de toujours de Chazelle répondant présent pour la cinquième fois sur cinq – qui alterne entre saxophones barytons bien lourds et tristes pianos désaccordés, au 24e zoom sur l'embouchure d'une trompette, on ne peut s'empêcher de lever les yeux au ciel.

Le reste du film est à l'avenant, et ce pendant trois heures. Les mouvements de caméras calibrés à la seconde près de Whiplash et La La Land se transforment soudainement en caméra tremblante à l'épaule, balancée n'importe comment au milieu d'un parterre d'acteurs et de figurants à qui l'on demande de hurler pour se montrer intéressants. Chazelle a tellement envie de nous faire ressentir cette cacophonie ambiante, d'où peut émerger à tout moment l'absurde comme le sublime, qu'il n'hésite à aucun moment à nous la catapulter dans les yeux et les oreilles. Tu l'as vu mon film comme il est cool ? Hyper subversif, non ? Attends, je crois que t'as pas bien compris, je vais te rajouter une scène où Margot Robbie se fait chiquer par un crotale au milieu du désert. Nan, j'ai mieux, on va la faire vomir tripes et boyaux sur un tapis à cinq chiffres devant des producteurs endimanchés coincés du fondement. C'est bon, t'as capté ?

Babylon's Fall

On pourrait trouver réducteur de pointer du doigt ces quelques scènes isolées… si Babylon n'était justement pas qu'un immense agrégat de scènes isolées. À passer trop de temps à tirer le portrait de ses personnages principaux – aux dépens d'ailleurs des secondaires, éjectés du récit dès qu'ils risquent de venir en gêner la structure – et à s'arrêter sur le moindre détail cosmétique de chacune des immenses pièces de son grand édifice, Chazelle a oublié d'installer les portes pour les relier entre elles. Tel un comédien de l'époque balancé de tournage en tournage sans savoir ce qui l'attend sur le plateau suivant, on subit les scènes une par une en cherchant en vain le connecteur logique.

Ce n'est pourtant pas l'envie qui manque. On voudrait saluer ce baiser sur soleil couchant, symbole de l'éphémère qu'est capable de capturer sans pareil le cinéma ; on pourrait s'émerveiller face à l'assurance décomplexée d'une Nellie LaRoy créant de l'émotion sur demande au milieu d'un saloon en carton-pâte ; on apprécie également le timing comique de la réalisation de la première scène parlante de Nellie – autre référence appuyée à Chantons sous la pluie – si elle n'était pas gâchée par une hystérie assommante que rien ne justifie. De même, via le personnage de Sidney Palmer (Jovan Adepo), on sent que Chazelle a envie de parler des traitements subis par les noirs américains, demandés uniquement pour servir de tapisserie jazzy "couleur locale". Mais il ne parvient jamais à l'intégrer au reste de l'histoire, laissant le trompettiste s'époumoner en parallèle dans son propre film.

Babylon Circus

Tout comme le chineur éclairé peut toujours faire de bonnes affaires au souk en cherchant bien au milieu de la camelote, de ce capharnaüm cinématographique émerge de temps à autre des moments de brillance. La noirceur du sujet fonctionne ainsi d'autant mieux lorsque Chazelle lui laisse le temps de s'exprimer. Sans être d'une originalité folle, le personnage de Jack Conrad représente sans doute le mieux ce que le film désire mettre en avant : la violence sous-jacente d'Hollywood, portant aux nues le matin pour mieux être jeté à la poubelle le soir. L'issue est alors inévitable pour qui souhaite garder un minimum de dignité. Au risque de terminer dans les bas-fonds, au milieu des bêtes des foires et des animaux d'un cirque macabre, avec comme Monsieur Loyal un Tobey Maguire d'une blancheur de mort.

Thématiquement, Babylon n'échoue donc pas très loin de Once Upon a Time… in Hollywood. Mais de nouveau, la comparaison fait mal au cœur. Car où l'on sent l'amour sincère et véritable d'un Tarantino qui a réellement vécu l'époque qu'il dépeint et adulé ces acteurs, films et séries de seconde zone, Chazelle semble pétrifié dans une nostalgie de naphtaline, qu'il s'évertue pourtant à dégrader artificiellement. Ce qui se voudrait comme le film de la maturité, témoignage d'une évolution de son rapport au passé, se change alors en film de sale gosse, qui monte sur la table et éventre devant tout le monde son doudou fétiche pour montrer qu'il ne croit plus au Père Noël.

Babylone la D

Près de trois heures se sont écoulées quand arrive enfin le moment de boucler la boucle. Après avoir laissé partir Nelly, Conrad et Sidney, Chazelle récupère son point de vue initial, Manny. Le candide apprenti s'est transformé en un père de famille un brin désabusé. Le cinéma n'est plus pour lui qu'un lointain souvenir, un décor qu'il contemple avec un regard triste doux-amer. Comme tous les autres, l'industrie a fini par le briser et, devant un écran, il n'arrive plus à voir que les fantômes de sa vie passée. Ce qui aurait pu être, mais n'existe que sur pellicule. Autant de sacrifices pour quelques images qui bougent, tout cela en valait-il réellement la peine ?

Pour répondre à cette question, Damien Chazelle sort alors inexplicablement de son film, redevenant à son tour cet étudiant de cinéma épris de 7e Art, au sens le plus pur, pour ne pas dire naïf. Sauf qu'avec ce grand "finale", il joue son ultime fausse note, se vautrant dans la mièvrerie, avec une paresse digne d'un projet de fin d'études bâclé. Il rejoue devant nos yeux atterrés une histoire du cinéma telle qu'aurait pu la penser n'importe quel post-ado vaguement cinéphile du début des années 2010, incluant son film au milieu de ces jalons, avec un premier degré confondant. Pour s'offrir une place au Panthéon, Babylon s'est auto-projeté sur la façade le son à fond. Mais à vouloir bâtir trop vite, il ne laisse derrière lui que des ruines.

Laisser un commentaire