Pokémon Épée et Bouclier : ce n’est pas très efficace

Ça y est : après des années de refus en tous genres argumentant l’incompatibilité de l’expérience avec ce type de plateforme, Pokémon est enfin devenu un jeu de console de salon. Ou du moins à moitié, puisque la Nintendo Switch et son concept particulier font qu’il n’est pas vraiment nécessaire de penser son jeu comme une expérience mobile ou sédentaire ; il n’y a qu’à faire le jeu que l’on veut.

Pourtant, Pokémon n’a pas touché la Nintendo Switch tout de suite. Bien au contraire : clamant avoir encore besoin de temps pour apprivoiser la console, Game Freaks a d’abord sorti Pokémon Go, un titre bien nostalgique mais pas dénué d’intérêt pour autant. Les fans de la première heure pouvaient ainsi revivre l’aventure Kanto, quand les derniers arrivés pouvaient connaître l’histoire originelle qui a engendré tout le reste. Pokémon Épée et Bouclier, les premiers véritables Pokémon sur Nintendo Switch, sont enfin arrivés. Mais que valent-ils vraiment ? Voici notre test.

Pokontroverse

Tout d’abord, taclons derechef la controverse qui a entouré le jeu à sa sortie. Les réseaux sociaux se sont en effet vite animés de colère alors que les premiers streamers avaient reçu les jeux avant leur sortie et commencé à en montrer les lacunes graphiques. Des lacunes… tout à fait véridiques, comme le simple fait que les animations du monde se mettent en pause dès lors que l’on grimpe à la moindre échelle.

Pour autant, Pokémon n’a jamais vraiment été une vitrine technologique. Passées les versions Or et Argent qui grâce au génie de programmation de Satoru Iwata ont pu intégrer la région Kanto en fin de jeu (bien qu’un peu vide), les titres Pokémon se sont toujours avant tout basés sur leur direction artistique et leur univers. Les petits montres de poche se suffisent à eux-mêmes, tout comme le développement de leur cosmogonie et l’usage de quelques traditions çà et là (les Team adverses, les 8 badges, etc.) pour lier les titres entre eux. En jeu qui plus est, et non en simple extrait de 20 secondes partagés sur les réseaux sociaux, ça n’a absolument aucun impact. Et qui sait ce que le développement d’un titre de la sorte réclame sur une puce — le Nvidia Tegra X1 — à la base pensée pour le mobile ? Plutôt que de nous transformer en inspecteur des travaux finis, j’espère que l’on peut revenir à une notion de base qui est que l’expérience finale prime.

En direct des bureaux de Game Freaks

Deuxième controverse sur la sortie de cette génération : tous les Pokémon ne sont pas présents en jeu, ni même transférables par la suite. Pourtant, on peut voir sur Pokémon Épée et Bouclier que les monstres intégrés partagent sensiblement les mêmes modèles 3D que les versions Soleil et Lune de la Nintendo 3DS. De plus, les animations d’attaque semblent très basiques et indignes d’un jeu moderne.

Là encore, j’avoue vouloir faire preuve de mesure. Avant même la sortie de ce jeu qui en a rajouté 81, il existait 809 Pokémon. 809. 809 monstres qui demandent chacun de créer un modèle 3D particulier, potentiellement dans un nouveau moteur de jeu, avec chacun plusieurs animations spécifiques notamment au début du match puis en attendant une commande du joueur. Pour Pokémon Épée et Bouclier, il faut également compter sur le fait de devoir afficher les Pokémon en direct sur la carte, et définir une animation qui n’a encore jamais été créée avant Let’s Go.

Pokémachine

Pokémon Épée et Bouclier ne sont réellement entrés en production qu’en 2017, après un an de recherche conceptuelle. Deux ans pour développer un jeu sur une nouvelle plateforme est déjà un temps relativement court, mais devoir recréer tous ces monstres ainsi qu’environ 500 attaques différentes est un travail colossal. Comptez en plus sur le fait que certaines attaques — Flammèche, pour ne citer qu’elle — sont destinées à très vite être supplantées par de plus fortes, et vous avez un développement qui se doit de prioriser certains aspects plus que d’autres.

La recherche d’originalité dans un développement aussi complexe est aussi une tâche… eh bien complexe. En prime, Pokémon n’est pas uniquement un jeu : chaque titre lance également une nouvelle saison de l’animé, de nouveaux films, de nouvelles cartes de jeu et autres collections en tout genre. De nombreux partenaires comptent sur le nouveau titre de Game Freak année après année pour vivre. Pokémon n’est pas qu’un jeu : c’est une industrie à part entière. Une machine dont le premier rouage, le nouvel épisode canonique, se doit obligatoirement de tourner.

En survol sur l’industrie entière

Mais c’est aussi un jeu qui n’a pas de compétition. Aussi ancrés qu’ils sont dans la culture populaire mondiale, les Pokémon sont tout simplement imbattables. Les nombreux challengers qu’il a affronté sur son chemin — Digimon, Inazuma Eleven, Yo-Kai Watch — ont tous fini par périr, incapables de donner du fil à retordre au monstre de The Pokémon Company. Et sans concurrence, il est inévitable qu’une production finisse par souffrir ; comment donner le meilleur de soi lorsque l’on est incontestable ? Pourquoi faire l’effort supplémentaire lorsque la certitude d’une réussite commerciale est là qu’importe ce que l’on fait ? Et surtout, pourquoi prendre des risques ?

C’est dans ce climat que sont sortis Pokémon Épée et Bouclier. Deux nouveaux épisodes qui vont faire perdurer une nouvelle fois la tradition Pokémon sur une nouvelle console. Et pourtant… ce sont peut-être les épisodes les plus insipides auxquels j’ai pu jouer depuis bien longtemps.

Pokégoal du Pokétroll

Pokémon Épée et Bouclier démarrent pourtant plutôt bien. Dès l’introduction du jeu, nous sommes agrippés par une idée centrale du jeu, qui est l’une des plus intéressantes que le monde Pokémon ait eu depuis quelques temps : transformer les compétitions Pokémon en véritable sport national. Mettre tous les potards à fond sur ce terrain, au point que les stades ressemblent enfin à des stades et que ce monde soit organisé en un véritable circuit. L’esport devient sport une fois dans l’univers du jeu, ce qui permet de belles choses.

Il est temps de vous montrer la puissance de mon short

Et puis, il y a la traditionnelle équipe antagoniste du jeu. Point de Team Rocket, mais une Team Yell qui n’est autre que des supporters bien toxiques d’une certaine championne qui dans le but de l’aider n’hésite pas à mettre des bâtons dans les roues de tous les autres joueurs. Là encore, dans le climat actuel, ce petit twist est tout à fait savoureux.

Autrement appelés les Pokétrolls

Enfin, les Terres Sauvages. L’idée qu’une zone complète du jeu change de météo et a un cycle jour/nuit, faisant que les Pokémon qui y apparaissent se renouvellent souvent. Et dedans, des trous par lesquels des Pokémon géants apparaissent, qu’il faut affronter en équipe pour pouvoir les capturer et remporter des objets intéressants.

Il faut siffler pour attirer les Pokémon volants à soi

Un twist sur l’esport et son influence grandissante, un commentaire subtil sur la manière dont l’esprit communautaire peut se retourner contre lui-même et une mécanique de gameplay prônant la coopération en ligne ou en local ? Voilà trois grandes idées qui dès les premières heures de jeu sont excitantes dans tout ce qu’elles promettent de faire au cours de la partie. Hélas, tout est constamment sous-utilisé.

Poké/coller

La formule Pokémon est par nature répétitive. Fais 8 arènes pour récupérer des badges, traverse une grotte et une forêt, va jusqu’à la ligue et devient le maître Pokémon. Ce qui fait la force d’un bon épisode de Pokémon est sa capacité de jouer avec cette structure pour la rendre plus attrayante, en prime bien sûr de proposer une galerie de personnages hauts en couleurs qui viennent lui apporter du piment.

Pokémon Épée et Bouclier s’est contenté d’apposer un thème purement sportif, et s’est arrêté là. Le jeu est ici plus linéaire que le premier titre de la série sorti en 1996, faute de savoir quoi faire de ses bonnes idées. Les Terres Sauvages par exemple ne sont jamais véritablement utilisées autre qu’en rappel à la fin d’un grand match, le jeu se contentant de nous dire : “ah oui, avant d’aller au prochain badge, oublie pas que tu peux aller dans les Terres Sauvages ça pourrait être sympa”.

On se serre la main, et on se casse

Les adversaires que l’on affronte aux arènes sont à peine creusés, au point qu’ils ne sont pour la plupart que des designs sympas sans véritable fond. Les villes et zones que l’on explore, à l’image de la forêt des fées, sont souvent magnifiques, mais les bâtiments eux-mêmes sont cruellement vides d’intérêt : les maisons se répètent encore et encore, les dialogues n’ont aucun intérêt, et il n’existe aucune notion de mystère et de recherche. Pokémon a souvent donné envie de dialoguer avec des personnages secondaires simplement par possibilité de découvrir quelque chose de nouveau, une nouvelle canne à pêche ou un échange particulier, mais il n’en est rien ici : tout est copié/collé et réchauffé, ou alors s’achève si vite que l’on aura pas eu le temps de véritablement en profiter. Le jeu se contente de vous jeter tous ses éléments importants dans les bras rapidement, comme la bicyclette et ses transformations que l’on obtient sans aucun mérite. Tout est forme, sans fond.

Sa personnalité est : agriculteur

L’histoire générale ne fait hélas pas mieux. Si Pokémon est condamné à être naïf du fait de sa responsabilité de parler à des enfants en bas-âge, il n’est pas forcé d’être niais. Ici, il est tout simplement sans saveur. Les dialogues s’enchaînent sans aucun impact, les personnages qu’il développe ne sont pas exploités, et leur motivation à peine explicitée. On ne sait jamais vraiment pourquoi tel personnage se comporte comme il se comporte, et Pokémon Épée et Bouclier n’ont pas une once d’envie de l’expliquer. Tout est cruellement prévisible et réchauffé. Le titre se contente uniquement de vous répéter pour la millième fois que vous êtes un génie d’avoir compris que l’eau éteignait le feu qui brûlait l’herbe. Arrivé à la trentième heure de jeu, n’importe quel enfant a compris le principe. Arrivé au huitième épisode d’une franchise dont les piliers ont à peine bougé en 23 ans, on a compris.

Poké-mani-acs, onsmaromax

Qu’est-ce qui a bien pu évoluer sur le gameplay de ce nouvel épisode de Pokémon ? Ce qui motive justement la création des Raids : le Dynamax. Les méga-évolutions, qui offraient un dernier stade d’évolution temporaire à un Pokémon ne pouvant s’activer qu’une fois par match et changeant souvent les types et propriétés de ce dernier, ont été remplacées par le Dynamax. Ici, un Pokémon reste le même mais devient géant (et change parfois de design sur de rares créatures), ce qui augmente ses statistiques pendant trois tours et remplace toutes ses attaques par une version “-omax” de celle-ci avec souvent des effets bien plus grands (attaque destructrice + changement de terrain ou augmentation des statistiques de l’équipe par exemple). À la fin des trois tours, il redevient normal.

Un combat équitable

Voilà une dynamique intéressante, mais que Pokémon Épée et Bouclier n’ont pas su intégrer à la progression logique du joueur. Le jeu est d’une facilité déconcertante, même pour un Pokémon. La plupart des arènes étant toujours à trois Pokémon partageant une même faiblesse, il suffira de Dynamax un Pokémon dès le premier tour et bourrer une attaque au type fort pour l’emporter à coup sûr. Et cela se tient jusqu’aux combats censés être les plus durs du jeu, faisant que l’on peut tout détruire sur son passage même avec une différence d’une dizaine de niveaux entre votre adversaire et vous. J’ai ouï dire que les Bonbons XP très facilement accessibles du jeu brisaient également la dynamique, mais je n’ai jamais eu besoin d’en utiliser ne serait-ce qu’un seul tant mes adversaires s’effritaient devant mes yeux à la moindre secousse. Sans même utiliser la moindre réflexion : que des attaques puissantes et la connaissance des faiblesses de type.

Il n’existe aucune subtilité dans la trame de gameplay de Pokémon Épée et Bouclier. Aucun défi. Au point que même un enfant sentira une certaine lassitude passée la période de découverte, que les nouvelles créatures du jeu (dont le design et l’intérêt sont réussis) n’arriveront pas nécessairement à contrebalancer. Et les fonctions internet du titre, qui sont au mieux pénibles à utiliser car rétrogrades dans leur utilisation et construction, n’aident pas à lui redonner du souffle.

L’énième one shot

Oh, et il y a les campements Pokémon. Là encore, une idée qui n’est présentée que par un court dialogue rapide et quelques notifications. J’y ai à peine jeté un œil avant de repartir derechef, ce nouveau Pokémon n’expliquant à aucun moment l’intérêt de cette mécanique par rapport à la boucle de gameplay habituelle. Ai-je loupé quelque chose ? Peut-être. Mais après avoir fini l’aventure, y compris son petit scénario additionnel de fin de jeu qui n’est qu’une piètre excuse pour du backtracking, c’était décidé : je n’avais tout simplement plus la moindre envie de jouer au jeu, seulement de le finir pour le mettre de côté. Je n’ai pas même fait évoluer mon Spectrum en Ectoplasma, ce dernier étant pourtant impératif dans la moindre de mes équipes. Pour le dire crûment : Pokémon Épée et Bouclier m’a saoulé.

Pokémonopole

Et c’est là fondamentalement pour moi le véritable problème du titre. Sans avoir d’attentes grandiloquentes pour la série et sa formule, force est de constater que ce nouvel épisode apporte les bases de ce qui rendra cette série bonne sur l’épisode prochain… mais pas celui-ci. Celui-ci est, malgré la pause Let’s Go, encore un squelette non maîtrisé d’un bon Pokémon encore en production. Dans ses dialogues, sa construction de l’expérience et son rythme, il laisse constamment un goût d’inachevé qui devient de plus en plus frustrant, au point qu’arrivé à la trentaine d’heure de jeu pour finir son contenu scénarisé, je n’en pouvais tout simplement plus de vivre l’expérience.

En attendant la neuvième génération

Pokémon est peut-être un peu trop enlisé aujourd’hui dans sa méga corporation aux multiples ramifications, et l’absence de la moindre peur concernant son succès commercial le fait accepter de sortir un épisode de la sorte : convenable, mais sans plus. Je ne regrette pas mes heures de jeu, mais sais pertinemment qu’elles auraient pu et dû être mieux utilisées. Pokémon Épée et Bouclier continueront sur la scène compétitive comme le nouveau format adopté, et les joueurs les plus aguerris trouveront dans ses nouvelles mécaniques de quoi faciliter leur élevage… mais cela s’est fait au détriment de l’âme du jeu, qui paraît être l’ombre de lui-même.

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